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Chronique 180 - "All Cops Are Bastards", vraiment ?

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
13 août
5 min de lecture

“All Cops Are Bastards”, ou ACAB : “tous les flics sont des salauds”. Pourquoi ce verdict collectif est à la fois faux et calqué sur la grammaire de l'extrême-droite.


Quatre lettres qui claquent comme une évidence.

Le problème, c'est qu'une évidence pense à notre place.

Et qu'elle nous fait raisonner exactement comme ceux que nous combattons.


Lucie Fourcade

LA MACHINE À BAVURES

Commençons par ce qui n'est pas discutable.

En France, plus de 8 200 cas de violences policières ont été recensés depuis 2018 (source Violences policières).

C'est un décompte, pas une impression.


Et derrière ces cas, une machine.

En novembre 2025, l'ONG Flagrant Déni publiait un rapport au titre sans détour : "Polices des polices en France : pourquoi il faut tout changer".

Le constat est glaçant.

Les enquêtes pour violences commises par des dépositaires de l'autorité publique ont bondi de près de 60 % entre 2016 et 2024.

Dans le même mouvement, l'IGPN en traite de moins en moins : moins de 1 000 dossiers en 2024, un plancher historique (source Flagrant Déni).

La "police des polices" ne touche qu'une fraction des affaires, et choisit lesquelles selon leur "exposition médiatique".

Un tabassage filmé sera peut-être instruit.

Le même, sans caméra, restera dans l'ombre.

Sur les homicides commis par des policiers entre 2000 et 2024, près d'un quart n'ont même pas déclenché la saisine de l'organe censé enquêter (source Assemblée nationale).


Ajoutez la mécanique du pouvoir : la cheffe de l'IGPN est nommée par le ministre de l'Intérieur, placée sous sa tutelle, révocable par lui.

On demande à l'institution de juger sa propre maison, sous l'autorité de celui qui la commande.


Voilà le décor.

Il est accablant.

Et il fonde une colère légitime.


JAMAIS UNE CASE UNIQUE

Ce décor, le slogan le résume en quatre lettres : All Cops Are Bastards.

Tous les flics sont des salauds.

Non pas "le système est pourri", non pas "l'impunité est organisée", mais tous, un par un, par nature.


C'est là que la formule dérape.

Elle transforme un problème de système en un jugement d'essence.

Elle prend des dizaines de milliers d'individus et leur attribue, à l'entrée du métier, la même âme.


Les faits disent tout autre chose.

En 2024, le Défenseur des droits a publié une étude menée auprès de plus de 1 600 policiers et gendarmes.

Le résultat est un dégradé, pas un bloc.

Oui, près de 6 sur 10 estiment que, dans certains cas, on devrait tolérer plus de force que les règles n'autorisent, et ce chiffre doit nous alarmer.

Mais l'usage de la force pour arracher des aveux est réprouvé par plus de 9 sur 10 (source Défenseur des droits).

Entre ces deux nombres, il y a toute une population : des brutes, des tièdes, des consciencieux, des lucides, des lâches.

Une population.

Pas une essence.


Le mot "bastard" range tout le monde dans la même case biologique.

C'est précisément ce que les faits interdisent.


L'ESSENTIALISATION, CŒUR DU FASCISME

Et c'est ici que, pour l'antifasciste, l'alarme devrait sonner.

Parce que ce raisonnement, la faute d'un devient la tare de tous, nous le connaissons. C'est le leur.


Le mécanisme de l'extrême-droite tient en une phrase : prendre le crime d'un homme et le coller sur le front de tout un groupe.

Un délinquant étranger, et voilà "les étrangers" condamnés.

Un fait divers, et voilà toute une religion accusée.

Une exception érigée en nature.

Une personne dissoute dans une catégorie.


Ce glissement porte un nom : l'essentialisation.

C'est le cœur battant du fascisme.

Il ne juge pas des actes, il décrète des essences.

Il ne regarde pas ce qu'on fait, il proclame ce qu'on est.


Alors quand nous prenons un policier violent (et il en existe, documentés, condamnés) pour en déduire que tous sont, par nature, des salauds, nous ne combattons pas cette logique.

Nous l'imitons.

Nous changeons de cible, en gardant la structure mentale.


LE MEILLEUR MOYEN DE TOUS LES PERDRE

On me dira : mais la police penche vraiment vers l'extrême-droite.

C'est vrai, et c'est grave.

Au second tour des législatives de 2024, le vote RN chez les policiers et les militaires a atteint 67 % (source Cevipof).

Un ancien porte-parole du syndicat des commissaires s'est présenté sur les listes du RN.


L'inquiétude antifasciste face à cette institution est fondée, et je ne la lâcherai jamais.

Mais regardons ce que fait le slogan.

Il dit à chaque agent, y compris à celui qui hésite encore : tu es un salaud, par nature, quoi que tu fasses.

Il ferme la porte.

Il confirme, mot pour mot, le récit que l'extrême-droite sert aux policiers depuis des années : vous êtes une tribu assiégée, seuls contre tous, et nous seuls vous défendons.


ACAB n'affaiblit pas cette capture.

Il la nourrit.

Chaque "tous des salauds" pousse un indécis vers le camp qui, lui, le flatte.

Nous voulons arracher la police à l'extrême-droite.

Le slogan l'y jette.


LES PRINCIPES NE VALENT QU'AVEC RIGUEUR

Car voilà ce que nous sommes.

L'antifascisme juge des actes, des responsabilités, des systèmes.

Le fascisme, lui, décrète des essences, des tribus, des origines.

Toute notre différence tient dans cette ligne, et elle est vitale.


Refuser la faute collective, c'est la refuser entièrement : pour l'étranger, pour le musulman, pour le juif, et oui, jusque pour le flic.

Le principe ne se découpe pas.

Il vaut pour tous, ou il ne vaut rien.


La rigueur n'est pas une faiblesse militante.

C'est notre arme.

Le panier unique, celui où l'on jette tout le monde sans le regarder, restera la leur.

Jamais le mien.


BROYER LE SYSTÈME, PAS LES HOMMES

Attaquons le système sans relâche.

Nommons l'impunité, brisons l'IGPN captée, arrachons la police à ceux qui la courtisent.

Là, aucune modération.


Mais gardons intacte la ligne qui nous sépare d'eux.

Un policier se juge sur ce qu'il fait, jamais sur ce qu'un slogan décide qu'il est.


Les quatre lettres qui donnent l'impression de résister sont, en vérité, une concession.

Elles empruntent la grammaire de l'ennemi.

Et une résistance qui parle la langue de ce qu'elle combat perd la lutte d'avance.



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Parce qu'il n'y a pas de résistance possible sans conscience collective.

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