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Chronique 28 - 2027 se joue maintenant. Et la gauche n'assure pas.

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 15 mars
  • 11 min de lecture

La gauche rédige des communiqués, l'extrême-droite tourne des vidéos.


Alors que l'extrême-droite maîtrise les néo-médias avec un brio dangereux, la gauche semble se reposer sur ses lauriers.


Le fossé numérique entre les deux camps n'est pas une question d'intelligence : c'est une question de stratégie, de discipline et d'adaptation.

Et ce fossé, si on ne le comble pas, sera l'une des causes majeures d'une défaite historique en 2027.


Lucie Fourcade

LE JEU EST-IL TRUQUÉ ?

Il faut commencer par là, parce que sans ce préalable, rien d'autre ne s'explique vraiment.


Les grandes plateformes numériques (TikTok, X, YouTube, Facebook) ne sont pas des espaces neutres.

Elles sont des machines à capter l'attention, conçues pour maximiser le temps passé en ligne, et donc le revenu publicitaire.

Or ce qui retient l'attention, ce sont les émotions fortes : la colère, la peur, l'indignation, le sentiment d'appartenance menacée.

Ce sont exactement les carburants que l'extrême-droite utilise depuis des décennies.


L'algorithme de X, depuis le rachat par Elon Musk, ne se contente plus d'amplifier les contenus populaires. Il oriente.

Une étude publiée dans Scientific Reports a démontré que les contenus toxiques dans les fils d'actualité des utilisateurs avaient augmenté de 49 % depuis 2023, choisis délibérément par l'algorithme (source Scientific Reports)


Une expérimentation américaine menée auprès de 5 000 volontaires a établi que le simple fait d'être soumis pendant sept semaines au fil "Pour vous" de X faisait glisser les opinions politiques vers la droite, indépendamment des convictions de départ (source Mr Mondialisation)


En France, le parquet de Paris a ouvert en juillet 2025 une enquête pénale contre X pour soupçons de manipulation algorithmique à des fins d'ingérence électorale (source France 24).


Sur TikTok, une étude de Global Witness réalisée lors des élections fédérales allemandes a révélé que 78 % des recommandations politiques de la plateforme pointaient vers l'AfD (source Slate).


Retour en France : des expérimentations menées en février 2026 par l'association People vs Big Tech ont confirmé un biais similaire.

Les comptes paramétrés pour s'intéresser à la politique de gauche recevaient néanmoins un flux majoritairement orienté vers la droite (source Next).


Ce biais n'est pas accidentel. Il est structurel.

L'extrême-droite a compris avant tout le monde que le terrain lui était favorable, et elle a construit sa stratégie en conséquence.


LA MACHINE DE GUERRE NUMÉRIQUE DE L'EXTRÊME-DROITE

La culture numérique de l'extrême-droite française ne date pas d'hier.

Le Front national a créé son site web dès 1996, à une époque où les partis de gouvernement n'avaient pas encore saisi l'enjeu d'Internet.

L'idée était simple : contourner les médias traditionnels qui leur fermaient leurs portes, et atteindre directement un public autrement inaccessible (source The Conversation)


Trente ans plus tard, la logique est identique, mais les outils ont changé d'échelle.

Sur TikTok, Jordan Bardella a bâti quelque chose que ses adversaires n'ont pas su reproduire : une présence authentique.

Ou plutôt, une authenticité soigneusement mise en scène.

Des selfies, des bonbons Haribo, du rosé sans sulfites, des coulisses de meeting où il paraît "mal à l'aise" : tout est calculé pour effacer la distance entre le dirigeant de parti et le jeune abonné.

Résultat : 1,6 million d'abonnés sur TikTok, contre 114 000 pour Manon Aubry à la même période (source The Conversation)


Comme le note le chercheur Tristan Boursier du CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po, anciennement Centre d'études de la vie politique française), Bardella est "le seul qui ait incorporé les codes de l'authenticité dans ses contenus vidéos".

Et les ados d'aujourd'hui seront les électeurs de demain.


Au-delà des responsables politiques, c'est tout un écosystème d'influenceurs (ce qu'on appelle la "fachosphère") qui a colonisé YouTube, Instagram et TikTok.

Des figures comme Papacito, Valek ou Thaïs d'Escufon déploient des codes culturels (antiféminisme, vie quotidienne, humour) qui normalisent progressivement les idées d'extrême-droite auprès d'un public qui ne se reconnaîtrait pas nécessairement dans un meeting du RN (source Sciences Po)

Ce glissement culturel précède et prépare le glissement électoral.


Sur X, la stratégie est différente mais tout aussi efficace.

Sarah Knafo (Reconquête) pratique ce que les analystes d'Agoratlas appellent la "saturation multi-plateforme" : provoquer des clashs télévisés, générer des controverses qui forcent les adversaires à réagir, et occuper ainsi un espace médiatique sans commune mesure avec le poids électoral réel du parti (source Next).


Sur les podcasts, le modèle Trump-Rogan fait école.

La participation de Donald Trump au podcast de Joe Rogan a généré 50 millions de vues sur YouTube.

En France, les analystes prévoient un rôle décisif de ces formats dans la présidentielle française de 2027 (source La French Com).


Ce qui unit toutes ces stratégies, c'est une cohérence que leurs adversaires n'ont pas : un message simple, déclinable en trois secondes ou en deux heures selon le format, porté par des émotions fortes, et diffusé de façon continue, sans attendre les échéances électorales.


UNE GAUCHE FRAGMENTÉE ET MOINS EFFICACE

Il est temps de nommer les choses.

La gauche française, dans ses différentes compo, a raté la révolution numérique.

Pas faute d'intelligence, pas faute de militants compétents : faute d'une stratégie commune, d'une discipline collective et d'une volonté réelle d'adapter le message sans le trahir.


Le premier problème, c'est la fragmentation.

LFI, le PS, EELV, le PCF, Place Publique : chaque organisation défend son territoire numérique, son identité visuelle, son "ton" sur les réseaux.

Il n'existe pas d'écosystème de gauche comparable à la fachosphère.

À gauche, on se querelle publiquement sur X entre alliés supposés, on se tire dessus en direct, et les indécis qui observent la scène en tirent une conclusion simple : ces gens-là sont incapables de gouverner ensemble.


Le deuxième problème, c'est l'inadaptation des formats.

La gauche communique encore comme si elle s'adressait à des gens déjà convaincus. Les extraits de discours à l'Assemblée postés sans contexte sur TikTok, avec une musique de fond, sont symptomatiques.

Ce que certains électeurs eux-mêmes ont ironisé en écrivant : "il faut arrêter de les combattre sur le terrain des idées et passer à CapCut" (source La Terre en Thiers).

On ne vulgarise pas : on condescend.

On ne raconte pas : on argumente.

Or l'argument, même juste, ne circule pas sur des plateformes conçues pour l'émotion.


Le troisième problème, c'est la réactivité permanente.

La gauche passe l'essentiel de son énergie numérique à répondre à l'agenda de l'extrême-droite.

Ce faisant, elle lui offre de l'attention.

Comme le formule le chercheur Samuel Bouron, la stratégie doit passer "d'un antifascisme défensif à un antifascisme plus offensif et quotidien" (source Media-Options).


Le quatrième problème est structurel : la nuance réflexive.

La logique des droites excite les affects en désignant un ennemi personnel, ce qui est mécaniquement adapté à l'urgence médiatique.

La gauche, elle, cherche à comprendre les causes profondes, ce qui demande du temps, de la nuance, de la complexité.

La nuance ne fait pas le buzz. Il faut l'assumer pour mieux le contourner (source Media-Options).


Il y a un cinquième problème, moins visible mais tout aussi réel : l'asymétrie de moyens.

La machine numérique de l'extrême-droite n'est pas qu'une affaire de discipline et de talent.

Elle est aussi une affaire d'argent (et d'argent organisé).

En France, le projet Périclès, porté par le milliardaire Pierre-Édouard Stérin, prévoit 150 millions d'euros sur dix ans pour promouvoir les "valeurs" de l'extrême-droite et, selon L'Humanité qui a révélé l'affaire, pour "installer le RN au pouvoir".

Ce n'est pas un don militant.

C'est une stratégie industrielle (source L'Humanité).


À l'échelle internationale, le réseau Atlas (consortium fondé aux États-Unis dans les années 1980, financé notamment par les fondations des frères Koch) fédère aujourd'hui plus de 500 think tanks dans le monde avec un objectif explicite : transformer le climat des idées.

En France, cinq structures en sont partenaires.

Leur méthode : formations de cadres politiques, production de tribunes prêtes à publier, campagnes coordonnées sur les réseaux sociaux (source Observatoire des multinationales).

Le RN perçoit plus de 10 millions d'euros d'aide publique annuelle (le triple de LFI, le quadruple du PS), en plus de ses réseaux privés (source Vie-publique).


La gauche, elle, fonctionne majoritairement sur dotations publiques, dons militants et cotisations d'élus.

Ce n'est pas une fatalité.

Mais c'est une réalité que l'on ne peut pas effacer d'un discours sur la volonté politique.


Ce déséquilibre ne justifie pas le retard stratégique.

Il l'aggrave.

Et il oblige à être deux fois plus inventif avec deux fois moins de ressources.

Ce qui est possible, mais seulement si on commence par le reconnaître.


CE QUE LA RÉSISTANCE DOIT APPRENDRE, MAINTENANT

Et pas demain.


La feuille de route n'est pas mystérieuse. Elle est exigeante.

Et elle a déjà été expérimentée ailleurs, avec des résultats.


Sur TikTok et YouTube : arrêter les extraits de discours, commencer à raconter des histoires.

L'extrême-droite a compris que la politique se joue d'abord sur le registre de l'identité et des émotions.

Un jeune de 20 ans ne vote pas pour un programme.

Il vote pour quelqu'un qui lui ressemble ou qui lui parle de sa vie.


La réponse n'est pas de singer Bardella.

C'est de trouver des visages authentiques ancrés dans des réalités concrètes : une infirmière qui parle des urgences, un étudiant endetté, un agriculteur en reconversion.

Et de leur donner une tribune, pas un script.


Podemos l'a compris dès 2014.

Le parti espagnol n'a pas gagné ses premiers succès électoraux en diffusant des extraits de discours parlementaires. Il a gagné en remplaçant le vocabulaire : fini le clivage gauche-droite, bienvenue au clivage ceux d'en haut / ceux d'en bas.

Des cercles locaux organisaient des débats en direct sur Telegram simultanément dans 250 villes.

Pablo Iglesias était suivi par 663 000 personnes sur Twitter (devant le chef du gouvernement en exercice), non pas parce qu'il maîtrisait mieux les outils, mais parce qu'il avait une histoire à raconter et la discipline de la raconter partout, tout le temps, sans étiquette partisane sur le front (source OpenEdition).


La leçon n'est pas "faites comme Podemos".

C'est : définissez votre récit avant de choisir votre plateforme.

Le récit commande le format, pas l'inverse.


Sur X : la question est de savoir si la présence vaut encore l'investissement.

Lors de la campagne législative britannique de 2024, le Labour était le parti le plus actif sur YouTube, et il a gagné avec 411 sièges.

Mais la leçon est plus amère qu'il n'y paraît : le rapport interne du Labour transmis à son comité exécutif national après la victoire l'a formulé sans détour : la stratégie de 2024 ne suffira pas pour gagner la prochaine fois, face à ce que le document appelle une "course aux armements numériques" entre les partis (sources UK Election Analysis et LabourList).

Autrement dit : même quand la gauche gagne, elle prend déjà du retard.


En France, avec 12 millions d'utilisateurs en octobre 2025 contre 20 millions à l'été 2024, X est en déclin structurel (source Next).

Jouer sur la politique progressiste dans un casino dont la maison s'appelle Musk, c'est accepter de perdre à long terme même quand on croit gagner à court terme.

Maintenir une présence minimale, oui. Mais le temps militant serait mieux dépensé sur Bluesky, qui accueille depuis 2024 une large migration de comptes progressistes, journalistes et intellectuels.


Sur les podcasts : c'est ici que se joue 2027, et la gauche n'a pas encore pris la mesure de l'enjeu.

Trump a gagné en partie parce qu'il a investi les formats longs avant ses adversaires.

Sa participation au podcast de Joe Rogan a généré 50 millions de vues.


La gauche doit cesser de bouder ces espaces au nom de leur manque de rigueur et apprendre à s'y comporter, c'est-à-dire parler comme un être humain, pas comme un élu en campagne.

La nuance peut s'exprimer en deux heures sur un canapé avec un micro. Elle ne peut pas s'exprimer en quinze secondes de TikTok, mais elle n'a pas à se taire pour autant (source Fondation Jean-Jaurès).


Sur Facebook et Instagram : ne pas abandonner le terrain des 40 ans et plus.

Ces plateformes restent le premier espace d'information politique pour les Français de plus de 40 ans.

Or la gauche y a massivement abandonné les communautés locales au profit des grandes organisations nationales.

Il faut réinvestir le local, le concret, le quotidien.

Pas avec des communiqués de presse reformatés, mais avec des histoires de gens réels dans des endroits réels.


Au-delà des plateformes : construire un écosystème coordonné d'influenceurs progressistes.

Pas des militants déguisés en créateurs de contenu.

Des voix authentiques sur des sujets de société (santé, logement, emploi, écologie) qui parlent à des publics non politisés sans les braquer avec des étiquettes partisanes.


La fachosphère fonctionne ainsi depuis dix ans.

La résistance n'a pas encore de réponse organisée à cela.

Il est temps qu'elle en construise une.


CONSTRUIRE CE QU'ON NE PEUT PAS NOUS PRENDRE

Tout ce qui précède repose sur une prémisse fragile : que les plateformes resteront accessibles, que leurs règles ne changeront pas du jour au lendemain, que leurs algorithmes ne seront pas modifiés pour anéantir ce qui aura été laborieusement construit.

Et cette prémisse, on ne peut pas la tenir pour acquise.


Musk peut demain décider de suspendre des milliers de comptes progressistes (il l'a déjà fait).

TikTok peut être interdit par décret (ça s'est passé aux États-Unis en janvier 2025). Facebook peut modifier son algorithme pour supprimer les contenus politiques de son fil (il l'a fait en 2023 pour certains marchés).


La résistance ne peut pas dépendre entièrement d'espaces qu'elle ne contrôle pas.

Les newsletters directes créent un lien sans intermédiaire avec un lectorat acquis.

Elles ne sont pas soumises à un algorithme. Elles arrivent dans la boîte mail. Elles fidélisent.

Les blogs, les sites indépendants, les revues en ligne sont des actifs durables : ils ne peuvent pas être "démonétisés" ou "shadowbannés".


Ce n'est pas un appel au repli sur des espaces confidentiels.

C'est un appel à construire des racines profondes en même temps que des branches visibles.

La fachosphère l'a compris depuis longtemps : elle dispose de forums, de groupes Telegram, de chaînes décentralisées qui survivraient à la fermeture de TikTok ou de X.

La résistance doit penser de la même façon.


Avoir des racines, c'est bien.

Monter au front avec, c'est mieux.


MONTER (ENFIN) AU FRONT

Il y a une chose que l'extrême-droite sait faire mieux que tout le monde : elle joue long.

Elle n'a pas attendu une élection pour préparer la suivante.

Elle n'a pas attendu d'être dans les sondages pour investir les plateformes.

Elle n'a pas attendu que les podcasts soient "sérieux" pour y envoyer ses meilleurs orateurs.

Elle a compris, avant tout le monde, que les batailles culturelles se gagnent en amont, dans les écouteurs, dans les fils d'actualité, dans les blagues qui circulent entre amis sans qu'on sache trop d'où elles viennent.


La gauche peut encore rattraper une partie de ce retard.

Pas en copiant les méthodes : la haine ne s'imite pas sans se perdre.

Mais en adoptant la même discipline de temps.

La même cohérence de récit.

La même capacité à parler à des gens qui ne sont pas encore convaincus, dans les formats où ils se trouvent, avec les mots qu'ils utilisent eux-mêmes.


Ce n'est pas une question de talent. Les voix existent.

Ce n'est pas une question d'outils. Ils sont simples et gratuits ou presque.

C'est une question de volonté collective.

De décision, prise maintenant, de ne plus laisser le terrain à ceux qui l'occupent faute de résistance organisée.


Résister en 2026, ce n'est plus seulement descendre dans la rue ou voter au second tour. C'est aussi apprendre à parler dans un micro de podcast sans lire un prompteur.

Tourner une vidéo sans attendre la validation du service communication.

Animer une communauté dans une ville de 3 000 habitants comme si l'élection présidentielle se jouait là, parce que c'est exactement le cas.


La bataille de la communication n'est pas perdue.

Mais elle ne sera pas gagnée par ceux qui attendent 2027 pour s'y mettre.



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