Chronique 235 - 17 octobre : une date qui pèse lourd
Du massacre des Algériens de 1961 à la colère sociale de 2026, la violence de l'État fait date.
Il y a des coïncidences plus cruelles que d'autres.
Celle-ci est sans doute une des pires.
Ce samedi 17 octobre 2026, le peuple de France va fouler le pavé pour hurler son indignation.
65 ans plus tôt, jour pour jour, la police parisienne jetait des manifestants algériens dans la Seine.
Les époques diffèrent, certains réflexes du pouvoir beaucoup moins.

LE 17 OCTOBRE 2026
Je l'ai vue grossir semaine après semaine, cette date.
Le mouvement est né sur les réseaux sociaux contre la hausse des carburants, il a avalé toute la vie chère, puis il a croisé la route de la mobilisation lycéenne (source : Public Sénat).
Pouvoir d'achat, démocratie, école, retraites : c'est tout un pays qui s'invite dans la rue (source : Info du jour).
Les Gilets jaunes ont relayé l'appel, les syndicats étudiants ont appelé à la convergence, et une carte collaborative recense déjà plus de 1 000 actions dans le pays (source : Euronews).
En face, l'État se prépare.
Et il se prépare au pire.
Le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a réuni jeudi les directeurs généraux de la police et de la gendarmerie, le préfet de police de Paris et les services de renseignement.
Le ministère anticipe des débordements dans les cortèges, à Paris comme dans les grandes villes (source : ICI).
Les blocages durables d'équipements ou d'axes structurants, comme les débordements, appelleront une intervention "ferme et immédiate" des forces de l'ordre.
Les manifestations pacifiques, elles, seront encadrées et sécurisées (source : Public Sénat).
Le renseignement, lui, avoue sa difficulté à mesurer l'ampleur de la journée : peu de manifestations ont été déclarées et aucune coordination nationale ne se dessine.
Il redoute des opérations coup de poing sur de grands axes comme le périphérique parisien, le jour même des premiers départs en vacances de la Toussaint (source : Europe 1).
À Paris, la préfecture a refusé au cortège étudiant le parcours de République à Concorde, pour l'envoyer vers Nation (source : franceinfo).
Loin des lieux de pouvoir.
Et avant même le premier pas, une source proche du ministère désigne déjà les coupables : "la mouvance d'ultragauche cherchera probablement à faire dégénérer" les cortèges (source : ICI).
La foule n'a pas encore marché qu'elle a déjà un profil.
Dans les communiqués du ministère ou les médias, pas un mot sur ce que cette date rappelle.
Revenons 65 ans en arrière.
LE 17 OCTOBRE 1961
Automne 1961.
La guerre d'Algérie touche à sa fin, les négociations avec le Front de libération nationale (FLN) sont engagées.
Paris vit sous tension : 11 policiers ont été tués dans des attentats du FLN entre fin août et début octobre (source : Larousse).
Le préfet de police s'appelle Maurice Papon.
Son parcours dit tout.
Sous l'Occupation, secrétaire général de la préfecture de la Gironde, il participe à l'organisation de la déportation de plus de 1 500 Juifs.
À la Libération, il n'est pas inquiété.
L'État le garde et le promeut : préfet de Constantine, puis inspecteur général pour l'Est algérien en pleine guerre d'Algérie, avant de prendre la tête de la préfecture de police de Paris en 1958 (source : Ministère de l'Économie).
Il importe dans la capitale les méthodes de répression rodées en Algérie (source : Larousse).
Il restera préfet de police jusqu'en 1967, puis deviendra ministre du Budget de Valéry Giscard d'Estaing.
Il faudra attendre 1981 pour que Le Canard enchaîné révèle son rôle sous Vichy, et 1998 pour qu'il soit condamné à 10 ans de réclusion pour complicité de crimes contre l'humanité (source : Tendance Ouest).
Voilà l'homme à qui la République a confié la police de sa capitale.
À ses hommes, il garantit qu'ils seront couverts s'ils tirent les premiers, et lance : "Pour un coup reçu, nous en porterons dix" (source : Le Courrier de l'Atlas).
Le 5 octobre, il impose un couvre-feu de 20 h 30 à 5 h 30.
Pas pour tout le monde.
Pour les seuls "Français musulmans d'Algérie" de la région parisienne (source : Larousse). Un couvre-feu au faciès, en pleine capitale.
Le FLN répond par une manifestation pacifique le soir du 17 octobre.
Des familles entières, femmes et enfants compris, avec une seule consigne : ne répondre à aucune provocation.
Ils sont environ 22 000 sous une pluie battante.
11 538 sont arrêtés, plus de la moitié, entassés dans des bus réquisitionnés à la Régie autonome des transports parisiens (RATP), parqués au Palais des sports, au stade de Coubertin, au parc des expositions de la porte de Versailles (source : Le Courrier de l'Atlas).
Cette nuit-là, on matraque, on tire, on jette des hommes à la Seine.
Depuis le pont Saint-Michel, au pied de Notre-Dame.
Des corps seront repêchés jusqu'au pont de Bezons (source : Al Jazeera).
Combien de morts ?
Entre une trentaine et plus de 200 selon les historiens (source : Europe 1).
Le bilan officiel de l'époque : deux morts, dans une manifestation présentée comme "violente" (source : Middle East Eye).
Les historiens britanniques Jim House et Neil MacMaster y voient la répression d'État la plus violente qu'ait provoquée une manifestation de rue en Europe occidentale dans l'histoire contemporaine (source : Assemblée nationale).
Pour eux, ce massacre est le point culminant d'une terreur d'État que Papon a bâtie méthodiquement depuis son arrivée à la préfecture en 1958 (source : La Vie des idées).
CE QUI A SURVÉCU À PAPON
Je tiens à être précise, parce que ce rapprochement exige de la rigueur.
En 1961, l'État tue des Algériens parce qu'ils sont Algériens : c'est un crime colonial et raciste, et il se compte en dizaines de morts.
En 2026, personne n'est mort.
L'échelle n'a rien de comparable.
Mais des enfants ont été frappés, éborgnés, mutilés.
Ceux qui ont porté ces coups devront en répondre.
Et au-dessus d'eux, il y a une mécanique politique qui les envoie.
Trois réflexes du pouvoir étaient à l'œuvre en 1961.
Aucun n'a disparu.
Le premier, c'est de désigner la foule avant qu'elle marche.
En 1961, l'Algérien est suspect par nature.
En 2026, dès les premiers blocus, Laurent Nuñez estimait que les mobilisations lycéennes s'apparentaient à des "violences urbaines" (source : Sud Radio).
Le chef de l'État, par la voix de sa porte-parole, a reconnu des angoisses légitimes chez les jeunes, aussitôt décrites comme exploitées politiquement et transformées en violences.
Résultat : plus de 6 800 gardes à vue depuis le début du mouvement, dont 86 % de mineurs (source : Euronews).
Le deuxième, c'est la promesse faite à ceux qui tiennent la matraque.
Papon garantissait la couverture.
En octobre 2026, Laurent Nuñez déclare sur TF1 que les forces de l'ordre agissent "sans retenue", avant de corriger devant les députés : pas de retenue dans le principe d'intervenir, de la proportionnalité dans l'action (source : Public Sénat).
Le mot a été corrigé.
Il avait déjà été entendu.
Dans les mêmes jours, un lycéen de 16 ans perd l'usage d'un œil à Tours, un adolescent de 15 ans a la main arrachée par une grenade à Lens, dans des circonstances que l'enquête doit encore établir (source : Public Sénat).
À Saint-Ouen-l'Aumône, un garçon de 14 ans a la mâchoire cassée par un tir de grenade lacrymogène (source : Paris Match).
Le ministre suspend alors les grenades assourdissantes, mais uniquement pour le mouvement lycéen (source : LCP).
Le troisième, c'est le démenti.
En 1961, la préfecture annonce deux morts et la grande presse répète.
En 2026, devant la commission des lois, le ministre assure qu'il n'y a aucune intervention face à des lycéens qui manifestent pacifiquement et nie toute répression policière (source : LCP).
Pendant ce temps, l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) a ouvert 36 enquêtes (source : Euronews).
Trois réflexes.
Aucun ne tue à lui seul.
Ensemble, ils fabriquent ce qui a rendu le pire possible en 1961 : une foule déjà coupable, des agents déjà couverts, une vérité déjà écrite.
LA HONTE QUE LA FRANCE A TOUJOURS DU MAL À ASSUMER
Il a fallu 38 ans pour qu'un tribunal prononce le mot "massacres", en 1999, au terme d'un procès qui opposait Maurice Papon à l'historien Jean-Luc Einaudi (source : Le Courrier de l'Atlas).
51 ans pour qu'un président, François Hollande, reconnaisse une répression sanglante (source : Assemblée nationale).
60 ans pour qu'Emmanuel Macron qualifie "d'inexcusables pour la République" les crimes commis cette nuit-là sous l'autorité de Papon (source : Élysée).
Sous l'autorité de Papon seul.
La responsabilité s'est arrêtée au préfet, sans atteindre Michel Debré ni Charles de Gaulle, qui l'ont maintenu à son poste jusqu'en 1967 (source : Al Jazeera).
En 2024 enfin, l'Assemblée nationale a reconnu et condamné le massacre des Algériens du 17 octobre 1961, par 67 voix contre 11 (source : LCP).
Un texte à la portée avant tout symbolique.
Une seule voix dissonante dans les débats : celle du député du Rassemblement national (RN) Frank Giletti, qui a dénoncé une "repentance à outrance" (source : Le Petit Journal).
Le gouvernement, lui, a jugé préférable de laisser l'histoire faire son travail avant d'envisager une journée de commémoration (source : Europe 1).
63 ans après, il fallait encore attendre.
Cette vérité, l'État ne l'a pas offerte.
On la lui a arrachée.
Des survivants, des familles de disparus, des photographes, et un historien têtu, Jean-Luc Einaudi, qui a mené une bataille de plusieurs décennies pour faire reconnaître le massacre (source : Middle East Eye).
En 1961, témoigner exigeait un appareil photo et beaucoup de courage.
En 2026, chaque manifestant porte dans sa poche de quoi faire mentir un communiqué.
Les images d'un policier saisissant un adolescent par le cou près d'un lycée de Strasbourg ont fait le tour du pays en quelques heures (source : Paris Match).
La mémoire n'attend plus 60 ans.
Elle se filme en direct.
17 OCTOBRE : TÊTE HAUTE, CŒUR VAILLANT ET MÉMOIRE LOURDE
Je ne sais pas ce que sera samedi.
J'espère des rues pleines, une colère entendue, et pas un seul blessé.
Mais je sais ce que porte cette date.
Le 17 octobre 1961, des familles ont marché sans armes contre une mesure qui les traitait en suspects, et la République, qui avait confié sa police à un complice de la déportation, les a jetées dans la Seine avant de mettre 60 ans à le dire.
Le 17 octobre 2026, d'autres vont marcher contre une vie devenue trop chère, face à un État qui les a déjà rangés dans la case du risque.
65 ans ont passé.
Certains réflexes n'ont pas pris une ride.
Alors samedi, si vous marchez, marchez la tête haute, et ayez une pensée pour ceux du pont Saint-Michel et du pont de Bezons.
Marchez aussi pour eux.
Regardez, filmez, témoignez.
Le calendrier a de la mémoire.
À nous de lui donner une voix.
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