Chronique 38 - Prendre les enfants : le crime que les fascismes partagent
- Lucie Fourcade
- 25 mars
- 8 min de lecture
De l'Ukraine à l'Argentine, du Lebensborn aux pensionnats autochtones : l'enfant comme arme de destruction d'un peuple.
Depuis l'Antiquité, les conquistadors, les colonisateurs, les dictateurs et les régimes totalitaires partagent un même réflexe : pour effacer un peuple, commencez par prendre ses enfants.
La Russie de Poutine l'a fait avec au moins 19 500 enfants ukrainiens identifiés, déportés de force, renommés, russifiés.
Mais derrière ce crime de guerre documenté par la Cour pénale internationale se cache une vérité plus dérangeante encore : ce n'est pas une anomalie.
C'est un manuel.
Et ce manuel a toujours été fasciste.

DÉPORTÉS, RENOMMÉS, RUSSIFIÉS : L'UKRAINE PERD SES ENFANTS
Le 17 mars 2023, la Cour pénale internationale émettait deux mandats d'arrêt.
L'un contre Vladimir Poutine, président de la Fédération de Russie.
L'autre contre Maria Lvova-Belova, sa commissaire aux droits de l'enfant.
Le chef retenu : déportation illégale et transfert forcé d'enfants des territoires occupés d'Ukraine vers la Russie.
Pour la première fois dans l'histoire récente, un chef d'État en exercice était visé par la CPI pour un crime impliquant spécifiquement des enfants (source Coalition internationale pour le rapatriement).
Les déportations ont débuté dès 2014 dans les territoires de Crimée, de Louhansk et de Donetsk occupés, et se sont intensifiées massivement à partir de l'invasion de février 2022.
La plateforme gouvernementale ukrainienne Children of War recense précisément 19 546 enfants dont les déplacements forcés sont documentés, familles et services de police à l'appui.
Le nombre réel est estimé bien supérieur (source CFDT Retraités).
Le processus est documenté avec une précision glaçante.
Les enfants sont enlevés de plusieurs façons : après l'assassinat ou l'arrestation d'un parent, lors de passages dans des camps de filtration, ou par une méthode plus insidieuse : un camp de vacances dont on refuse de les renvoyer à l'issue du séjour.
Une fois retenus, le programme est uniforme.
Ils sont contraints de chanter chaque matin l'hymne russe, soumis à des programmes de rééducation, forcés d'apprendre que les Ukrainiens sont des nazis.
Toute rébellion est punie (source CFDT Retraités).
L'Humanitarian Research Lab de l'université de Yale a identifié 210 sites en Russie ou dans des territoires sous contrôle russe, répartis dans 59 régions, des rives de la mer Noire jusqu'à la côte Pacifique.
Un réseau logistique s'étendant sur plus de 5 600 kilomètres, dédié à la russification à grande échelle d'enfants ukrainiens (source France 24).
L'effacement est administratif autant que psychologique.
Les documents des enfants sont falsifiés, les noms changés, la nationalité modifiée. Certains sont déclarés orphelins, même quand leurs parents sont vivants, afin de faciliter leur adoption par des familles russes.
Plus l'enfant reste éloigné, plus son rapatriement devient incertain.
La Russie ne nie pas les déportations.
Elle les met en avant sur ses canaux de propagande, les présentant comme des "évacuations".
Et Maria Lvova-Belova, sous mandat d'arrêt de la CPI, a elle-même adopté un adolescent ukrainien enlevé à Marioupol, sans qu'aucun État partenaire de la Russie ne trouve à y redire (source Wikipédia).
LES ENFANTS VOLÉS DE L'HISTOIRE
Les nazis et le programme Lebensborn
À partir de 1939, le Troisième Reich met en place une politique d'enlèvement d'enfants dans les pays occupés d'une ampleur rarement évoquée à sa juste mesure.
Un document transmis à Himmler en novembre 1939 l'énonce sans détour : les enfants "racialement précieux" des territoires polonais conquis devaient être arrachés à leurs familles et élevés dans le Reich.
Le texte précisait que les enfants ne devaient pas dépasser huit à dix ans : au-delà, la "germanisation finale" serait trop difficile (source Wikipédia).
Des opérations d'enlèvement sont organisées par la SS.
Les enfants correspondant aux critères raciaux nazis (blonds, yeux bleus ou verts) sont transférés de force dans les centres Lebensborn, où tout est mis en œuvre pour qu'ils rejettent leurs parents naturels.
Les infirmières SS leur disent qu'ils ont été délibérément abandonnés.
Ceux qui résistent à la germanisation sont envoyés dans des camps spéciaux.
Plus de 200 000 enfants sont emmenés en Allemagne et confiés à des familles allemandes sélectionnées, avec changement de nom et effacement complet des origines.
À la Libération, à peine un dixième d'entre eux seront retrouvés et rapatriés.
Beaucoup avaient intégré si profondément la propagande nazie qu'ils refusèrent eux-mêmes de rentrer (source JewishGen).
La junte argentine et le "vol de bébés"
Entre 1976 et 1983, la dictature militaire argentine fait disparaître 30 000 opposants.
Mais la brutalité de la junte ne s'arrête pas là : les femmes enceintes arrêtées ne sont maintenues en vie que jusqu'à l'accouchement.
Leurs bébés sont ensuite confiés à des familles "politiquement acceptables" (militaires, policiers, proches du régime) dans le cadre d'un plan systématique documenté par les organisations de défense des droits humains (source France 24).
L'organisation des Grands-Mères de la Place de Mai évalue à au moins 500 le nombre de bébés volés et adoptés sous une fausse identité.
Les naissances sont falsifiées.
Les actes d'état civil, trafiqués.
En juillet 2012, un tribunal argentin condamne huit anciens responsables militaires, dont les ex-dictateurs Videla et Bignone, pour ce crime contre l'humanité.
Videla est condamné à 50 ans de réclusion.
Les pensionnats autochtones : Canada, Australie.
Ce mécanisme n'est pas l'apanage des régimes que l'histoire nomme "fascistes".
Les démocraties coloniales l'ont pratiqué pendant plus d'un siècle, avec la même logique d'effacement, la même brutalité systémique, le même objectif : tuer l'identité d'un peuple en commençant par ses enfants.
Entre la fin du XIXe siècle et 1996, plus de 150 000 enfants autochtones canadiens sont arrachés à leur famille et placés dans des pensionnats, pour la plupart gérés par des communautés religieuses.
Les langues autochtones y sont interdites.
Les pratiques culturelles, criminalisées.
La Commission de vérité et réconciliation du Canada a conclu que ces pensionnats constituaient "un outil systématiquement utilisé par le gouvernement pour détruire les cultures et les langues autochtones", et a qualifié cette intention de "génocide culturel". Des milliers d'enfants y sont morts.
Leurs sépultures, longtemps inconnues, continuent d'être retrouvées (source Radio-Canada).
Ce cas mérite d'être nommé avec précision : il ne s'agit pas d'un acte d'un régime fasciste au sens classique du terme, mais d'un État colonial animé par une logique raciste d'assimilation forcée.
Le mécanisme est identique (l'enlèvement d'enfants comme arme de destruction d'un groupe) mais la qualification juridique retenue est celle de "génocide culturel", pas de fascisme.
La distinction importe.
Ce qu'elle révèle, en revanche, est universel : partout où un groupe dominant a voulu effacer un autre peuple, il a commencé par prendre les enfants.
L'ENFANT COMME RESSOURCE : LA LOGIQUE FASCISTE DU VOL
Ce n'est pas un hasard.
Ce n'est pas une coïncidence.
C'est une logique.
Dans tout régime fasciste ou autoritaire, l'enfant n'est pas un individu : c'est une ressource nationale.
Il appartient à l'État, à la race, à la nation.
Sa filiation biologique est secondaire, voire un obstacle.
Ce qui compte, c'est ce qu'on peut faire de lui.
Hitler l'avait dit explicitement.
Himmler l'avait mis en pratique.
Les juntes militaires d'Amérique du Sud l'avaient théorisé : les enfants des "subversifs" ne pouvaient rester dans des familles "contaminées". Ils devaient être "récupérés", pour le régime, pour la patrie, pour la race.
C'est cette même logique que Poutine applique industriellement.
Selon l'historien Timothy Snyder, spécialiste de l'Europe centrale et de l'Est, la déportation des enfants ukrainiens répond à un double objectif : affaiblir l'Ukraine en la privant de sa jeunesse, et pallier le déclin démographique de la Russie, dont l'indice de fécondité est tombé à 1,4 enfant par femme en 2024 (source CFDT Retraités).
L'enfant ukrainien devient, dans cette équation, une matière première démographique. On lui vole son prénom.
On lui vole sa langue.
On lui fabrique une autre mémoire.
C'est le génocide à travers les formulaires.
Et les nazis le savaient déjà : dans leurs textes officiels, la germanisation était déclarée impossible au-delà de dix ans.
Passé cet âge, l'enfant résiste.
Il se souvient.
La russification ukrainienne commence donc, elle aussi, dès le plus jeune âge.
Parce que le fascisme, quelle que soit l'époque, sait exactement ce qu'il fait.
POUTINE ET LE FASCISME : LES ACTES PARLENT PLUS FORT QUE LES DÉMENTIS
Poutine n'aime pas le mot "fascisme".
Il s'en défend avec véhémence, et l'utilise lui-même à profusion pour désigner l'Ukraine, dans une inversion orwellienne assumée.
Mais les actes parlent plus fort que les démentis.
Voici ce que Maria Lvova-Belova, commissaire aux droits de l'enfant, sous mandat d'arrêt de la CPI, a déclaré publiquement au sujet de trente enfants ukrainiens de Marioupol placés dans des familles russes : ils chantaient initialement l'hymne ukrainien, exprimaient des opinions "anti-Poutine", et leur attitude lui paraissait "désagréable". Après leur séjour en Russie, a-t-elle conclu, leurs points de vue "négatifs" s'étaient transformés en "amour de la Russie".
Elle ne chuchotait pas ces mots dans l'ombre d'un bureau.
Elle les prononçait fièrement, pour la presse, au nom de l'État russe.
Et l'État russe a légiféré en conséquence.
En mai 2022, Poutine signe un décret facilitant la naturalisation des enfants ukrainiens. En 2023, un nouveau décret réduit la procédure d'adoption à une seule journée.
Ce n'est pas la fièvre d'une armée incontrôlée.
C'est une chaîne de commandement.
C'est un agenda législatif.
C'est un fascisme d'État qui signe ses crimes.
La Cour pénale internationale l'a reconnu.
Le Parlement européen l'a nommé génocide en février 2023.
Poutine peut se dire "anti-nazi" autant qu'il veut. Il a un mandat d'arrêt à son nom.
L'IMPUNITÉ DES BOURREAUX ET LA COMPLICITÉ DES SILENCES
Un mandat d'arrêt de la CPI, ça ne suffit pas à ramener 19 000 enfants.
Depuis mars 2023, Poutine a voyagé dans plusieurs pays théoriquement membres de la CPI.
Il n'a pas été arrêté.
Les négociations de paix de 2025 se déroulent sans que le retour des enfants soit posé comme condition non négociable.
L'Ukraine a réussi à rapatrier 1 605 enfants, chaque retour médié par un État tiers, notamment le Qatar, l'Afrique du Sud et le Vatican. Sur 19 500 cas documentés. (Euronews, septembre 2025)
Des enfants ukrainiens enlevés ont même été transférés jusqu'en Sibérie et à la côte Pacifique russe, à plus de 5 600 kilomètres de leur pays, pour y subir une russification et une militarisation forcées.
Le réseau s'étend.
L'histoire des Grands-Mères de Buenos Aires nous l'a appris : sans pression internationale maintenue, sans mémoire vivante, sans organisations qui refusent d'oublier, les bourreaux vieillissent tranquillement.
En Argentine, il a fallu quarante ans pour commencer à juger.
Ce silence n'est pas neutre.
Il est politique.
Chaque fois qu'une négociation de paix omet les enfants déportés, chaque fois qu'un accord commercial avec Moscou est prioritaire sur un mandat d'arrêt, chaque fois qu'un gouvernement européen rechigne à nommer génocide ce que le droit international nomme génocide, c'est une forme de complicité.
Passive, peut-être.
Mais complicité quand même.
L'histoire jugera.
Elle juge déjà.
Et elle retient toujours les mêmes noms : ceux qui ont agi, et ceux qui ont su, et n'ont rien fait.
CES ENFANTS ATTENDENT TOUJOURS
Il y a un fil rouge qui traverse l'histoire des régimes qui basculent dans la barbarie.
Ce fil ne passe pas d'abord par les camps, les purges ou les charniers.
Il passe d'abord par les enfants.
Par leur enlèvement.
Par leur renommage.
Par la destruction de leur mémoire.
Les nazis ont pris les enfants polonais pour les germaniser.
La junte argentine a pris les bébés des opposants pour les confier à ses propres soldats. Le Canada colonial a pris les enfants autochtones pour "tuer l'Indien dans l'enfant".
La Russie de Poutine prend les enfants ukrainiens pour les russifier, et ose appeler ça de l'humanité.
Le fascisme ne change pas de méthode.
Il change d'uniforme.
Ces enfants ont un prénom ukrainien.
Quelque part en Russie, on leur en a donné un autre.
Ils attendent.
Et le monde, trop souvent, attend aussi.
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