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Chronique 120 - Paye, trie, et repaye : le scandale de la gestion des déchets

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 14 juin
  • 6 min de lecture

Comment une industrie a fait du tri votre devoir, de la facture votre problème, et du profit son seul intérêt.


Vous triez. Consciencieusement.

Et on vous explique que si le recyclage coûte si cher et fonctionne si mal, c’est quand même de votre faute.

Voici comment une industrie a organisé un système où vous payez deux fois, et qui vous fait porter, en plus, la culpabilité.


Lucie Fourcade

L’USAGER AU BANC DES ACCUSÉS

La scène est devenue un classique du reportage télévisé : un directeur de centre de tri, micro tendu, qui pointe les "erreurs de tri" des habitants comme première cause des surcoûts de la filière.

Le message est limpide : si la machine déraille, c’est parce que vous y mettez le mauvais déchet.

La responsabilité descend, toujours, jusqu’à votre poubelle.


Cette inversion n’a rien de spontané.

Elle est l’héritière directe d’une stratégie inventée aux États-Unis dans les années 1960 par les industriels de la boisson, à travers l’organisation "Keep America Beautiful" : une structure au nom écologiste créée par les lobbies de l’emballage (source : Cash Investigation).

Le principe, théorisé par Coca-Cola, tient en une phrase : faire intégrer au consommateur que le problème, c’est lui, jamais le producteur.


En France, ce relais s’appelle "Gestes Propres" (ex-"Vacances Propres"), une campagne financée par les plus gros vendeurs de plastique du pays (Danone, Nestlé, Cristalline, Haribo et Coca-Cola) et étroitement liée à l’éco-organisme Citeo (source : l’Observatoire des multinationales).


Déplacer l’attention vers le geste individuel coûte infiniment moins cher que de revoir la production en amont.


1992 : QUAND LES POLLUEURS ONT ÉCRIT LES RÈGLES

Pour comprendre l’arnaque, il faut remonter à sa fondation.

En 1992, l’État instaure la première filière de "responsabilité élargie du producteur" (REP), application du principe pollueur-payeur aux emballages ménagers.

Mais le modèle retenu n’est pas une taxe publique : ce sont les industriels eux-mêmes, notamment autour d’Antoine Riboud (Danone) et Jean-Louis Beffa (Saint-Gobain), qui imposent un système d’auto-organisation privée (source : Zero Waste France).


Naît alors Eco-Emballages, entreprise privée créée par une poignée d’industriels de la grande consommation et agréée par les pouvoirs publics, chargée de financer la collecte, le tri et le recyclage.

Les entreprises lui versent une éco-contribution ; en échange, elles apposent le "point vert" sur leurs produits.

Rebaptisée Citeo en 2017, la structure perçoit aujourd’hui plus d’un milliard d’euros par an (source : Assemblée nationale).


Le détail décisif : cette éco-contribution est presque toujours répercutée sur le prix de vente final (source : Zero Waste France).

Autrement dit, le "pollueur-payeur" désigne officiellement le producteur, mais l'expression la plus juste serait "consommateur-payeur".


LE POINT VERT, UN MALENTENDU ORGANISÉ

Le point vert est probablement le logo le plus mal compris de France.

59 % des Français pensent qu’il signifie "recyclable" : une proportion qui grimpe jusqu’à 72 % selon d’autres études citées par les acteurs de la filière (sources : Assemblée nationale ; Recy.net).

Or il ne signifie ni que l’emballage est recyclable, ni qu’il sera recyclé.


Sa seule signification est financière : l’entreprise a payé sa cotisation à un éco-organisme.

Créé en Allemagne en 1991 sous le nom de Der Grüne Punkt, ce pictogramme n’a jamais eu la moindre vocation écologique (source : 60 Millions de consommateurs).

Devenu source de confusion massive, il a fini par perdre son caractère obligatoire et disparaît progressivement depuis 2022 (source : Conso Globe).


Ce malentendu n’est pas un accident de communication : il est commode.

Un consommateur persuadé que tout ce qui porte le logo finira recyclé trie avec bonne conscience, achète sans réticence, et n’interroge jamais le volume d’emballages produits en amont.


LA FACTURE QU’ON RÈGLE DEUX FOIS

C’est ici que tout se joue.

Le citoyen paie une première fois en caisse, via l’éco-contribution intégrée au prix.

Il paie une seconde fois par la taxe d’enlèvement des ordures ménagères (TEOM), adossée à la taxe foncière : un impôt qui n’a aucun lien avec la quantité réelle de déchets produits (source : ministère de la Transition écologique).

À eux seuls, les ménages financent environ 6 milliards d’euros par an de la gestion des déchets, soit 37 % de la dépense courante totale (source : notre-environnement.gouv.fr).


Pourquoi ce double financement ?

Parce que les soutiens versés par l’éco-organisme aux collectivités ne couvrent qu’une fraction du coût réel.

La REP devait pourtant prendre en charge 80 % du "coût net optimisé" de la filière.

Dans les faits, sa couverture reste très inférieure au coût réel, l’éco-organisme opposant une résistance forte au nom de la compétitivité des entreprises, comme le pointait déjà une question écrite en 2014 (source : Assemblée nationale).


Le geste de tri, lui, repose intégralement sur vous : c’est vous qui rincez, séparez, transportez.

Vous fournissez gratuitement le premier maillon de travail d’une chaîne dont vous financez par ailleurs les deux bouts.


L’ARGENT DU TRI PARTI AUX ÎLES CAÏMANS

Reste la question que personne, dans les reportages culpabilisants, ne pose jamais : que devient cet argent ?

En décembre 2008, la réponse a éclaté au grand jour.

Le conseil d’administration d’Eco-Emballages révèle qu’une part massive de sa trésorerie (jusqu’à 70 millions d’euros selon l’accusation) a été placée sur des produits financiers risqués, des "fonds de fonds" logés dans des paradis fiscaux : îles Vierges britanniques, îles Caïmans (source : Déchets Infos).


L’argent du tri des Français spéculait offshore.

Le ministre Jean-Louis Borloo qualifie alors l’affaire "d’inacceptable au regard de la morale républicaine" (source : L’Usine Nouvelle).

Le directeur général de l’époque, Bernard Hérodin, sera condamné en première instance à trois ans de prison dont un ferme, 200 000 euros d’amende et une interdiction définitive de diriger une entreprise.

L’intermédiaire des placements sera condamné pour recel et complicité d’abus de biens sociaux (source : Déchets Infos).


L’affaire révèle la faille structurelle du modèle : des structures privées gèrent un argent d’intérêt général, collecté sur le dos des consommateurs, sous un contrôle public défaillant (source : France Nature Environnement).

Le scandale de 2008 n’était pas une dérive isolée d’un homme : c’était la conséquence prévisible d’un système conçu pour échapper à la puissance publique.


LES SOLUTIONS SONT POURTANT SIMPLES

Diagnostiquer ne suffit pas : les leviers existent, et s’ils ne sont pas actionnés, c’est par choix politique.


Premier levier, une éco-modulation qui morde vraiment.

Le principe du bonus-malus existe déjà (les emballages les plus polluants paient davantage), mais le malus reste indolore pour l’industriel, qui le répercute simplement sur le prix de vente (source : Zero Waste France).

Une modulation réellement dissuasive frapperait les marges du producteur, pas le porte-monnaie du consommateur, et rendrait enfin la réduction des emballages plus rentable que leur multiplication.


Deuxième levier, la consigne pour réemploi.

Lorsqu’un emballage est consigné, il ne devient jamais un déchet : il reste la propriété du metteur en marché, qui a tout intérêt à le récupérer et à le réutiliser (source : Association des maires de France).

C’est la seule responsabilité réellement élargie, celle où le producteur reprend physiquement ce qu’il a mis sur le marché, au lieu de verser une cotisation pour s’en laver les mains.

La loi anti-gaspillage fixe d’ailleurs un objectif de 10 % d’emballages réemployés en 2027, encore très loin d’être atteint (source : ministère de la Transition écologique).


Troisième levier, viser l’amont.

Tant que la réduction des volumes ne figurera pas parmi les objectifs contraignants de la filière (ce qui n’est toujours pas le cas), le système restera condamné à courir derrière une montagne de déchets qu’il a renoncé à empêcher.

S’y ajoute une exigence posée dès 2008 et jamais pleinement satisfaite : un contrôle public renforcé sur des éco-organismes privés qui gèrent un argent d’intérêt général (source : France Nature Environnement).


NOTRE BONNE CONSCIENCE, NOTRE ARGENT, LEURS PROFITS

On vous a appris un geste.

On ne vous montre jamais un résultat.

Hors bouteilles et flacons, moins de 3 % des emballages plastiques triés sont réellement recyclés (source : 60 Millions de consommateurs).


Nous culpabilisons.

Nous payons.

Nous trions.

Ils s’enrichissent.

Tant que ce constat sera accepté, l’écologie ne sera qu’une morale qu’on impose aux pauvres et un coût qu’on épargne aux puissants.



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