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Chronique 18 - L'ONU agonise et l'Histoire bégaie

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 6 mars
  • 9 min de lecture

Il y a un fantôme qui hante les couloirs du Palais des Nations, à Genève. Celui de la Société des Nations.

Cette organisation internationale créée après la Première Guerre mondiale avec les mêmes ambitions que l'ONU : maintenir la paix, réguler les conflits, incarner l'idéal d'un monde gouverné par le droit plutôt que par la force.

Nous savons tous ce qu'il en advint.

Elle mourut, lentement, de la désaffection de ses membres les plus puissants.

Elle mourut parce que les grandes nations décidèrent que leur intérêt national pesait plus lourd que la promesse collective.

Elle mourut parce que les régimes autoritaires proliféraient pendant que les démocraties se regardaient dans le miroir en espérant que l'orage passerait.

Regardez autour de vous. L'histoire bégaie.


Lucie Fourcade

LE PRÉCÉDENT OUBLIÉ

La Société des Nations fut fondée en 1920, portée par les espoirs nés des cendres de 14-18.


Son premier échec majeur fut, ironiquement, le refus du Sénat américain de la ratifier, alors même que c'est le président américain Wilson qui en avait été l'architecte principal.

Les États-Unis, la puissance dominante du moment, ne rejoignirent jamais l'institution qu'ils avaient théorisée.

Ce refus fut un coup de grâce avant même que l'organisation n'ait pu marcher.


La SDN survécut tant bien que mal à cette première trahison.

Elle géra quelques conflits mineurs, mais face aux grandes crises (l'invasion de l'Éthiopie par Mussolini en 1935, les expansions nazies, les appétits japonais en Asie), elle s'avéra parfaitement impuissante.

Les grandes puissances utilisaient la tribune de Genève pour des déclarations de principe, tout en poursuivant leurs ambitions nationales sans égard pour le droit mondial.


En 1939, la SDN était un cadavre debout.

Elle fut officiellement dissoute en 1946, au moment même où l'ONU naissait, censée incarner les leçons apprises.

80 plus tard, force est de constater que ces leçons n'ont pas été retenues.


2026 : L'ARCHITECTURE FISSURÉE DE L'ONU

L'Organisation des Nations Unies traverse aujourd'hui une crise existentielle que ses propres responsables n'hésitent plus à qualifier ouvertement.

Le secrétaire général António Guterres a envoyé une lettre à tous les États membres les avertissant que l'ONU était entrée dans une grave crise de liquidités, en raison des retards ou des défaillances de ces derniers dans le versement de leurs contributions budgétaires obligatoires (source ONU).

Les mots sont crus : l'ONU manque d'argent pour fonctionner.


La crise financière n'est que le symptôme visible d'un mal plus profond : le désengagement politique des puissances fondatrices.

Selon le Secrétariat général de l'ONU, Washington assurait jusqu'ici environ 22 % du budget ordinaire de l'Organisation internationale et près de 27 % du budget des opérations de maintien de la paix, faisant d'eux le premier contributeur mondial (source ONU).

Leur réduction drastique d'engagement entraîne mécaniquement des pertes considérables qui menacent directement des programmes humanitaires vitaux.

D'après l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), les États-Unis représentaient également près de 30 % de l'aide publique au développement humanitaire mondiale en 2024.


Ce n'est pas seulement une question d'argent. C'est une question de légitimité.

Une organisation dont les membres fondateurs les plus puissants se détournent perd son sens même d'exister.


WASHINGTON - MOSCOU : L'AXE DE L'IMPUNITÉ

Le symbole le plus frappant de cette décomposition onusienne s'est produit en février 2025, à l'Assemblée générale des Nations Unies.

Lors du vote de trois résolutions de l'ONU appelant à la fin de la guerre de trois ans menée par la Russie contre l'Ukraine, les États-Unis ont refusé de tenir Moscou responsable de son invasion (source Euronews).

Un geste qui marque un tournant significatif dans les relations transatlantiques sous la présidence de Donald Trump.

La scène était sidérante : Washington s'est retrouvé en opposition au texte, aux côtés de la Russie, la Biélorussie, le Mali, la Hongrie, ou encore la Corée du Nord.

Les deux pays qui avaient théoriquement construit l'ordre international d'après-guerre votaient ensemble contre les principes fondateurs de cet ordre.

Ce n'est pas une anecdote diplomatique. C'est un signal structurel.


En se mettant en retrait de ces enceintes, Washington réduit sa participation aux mécanismes de concertation internationale, limitant les espaces de dialogue, de prévention des conflits et de gestion collective des crises.

La Russie, quant à elle, s'est depuis longtemps installée dans une posture de blocage systématique au Conseil de sécurité, paralysant l'institution par son droit de veto sur tout dossier qui touche à ses intérêts, à commencer par l'Ukraine.


Le parallèle avec la SDN s'impose avec une clarté brutale.

Comme dans les années 1930, deux grandes puissances rivales mais convergentes dans leur hostilité au multilatéralisme préfèrent la confrontation directe ou les arrangements bilatéraux à la régulation collective.

Comme dans les années 1930, l'organisation internationale regarde, impuissante.


L'ONU, SPECTATRICE DE L'EMBRASEMENT

Pour comprendre à quel point l'ONU est devenue impuissante, il suffit de suivre la chronologie des trois dernières années.

Chaque crise majeure a été l'occasion d'un nouvel aveu d'échec, d'une nouvelle démonstration que les grandes puissances agissent désormais sans égard pour le cadre collectif qu'elles ont elles-mêmes fondé.


Gaza

Tout commence (ou plutôt, tout s'accélère) le 7 octobre 2023, avec les attaques du Hamas sur Israël et la guerre qui s'ensuit à Gaza.

Depuis lors, le Conseil de sécurité s'est révélé structurellement incapable d'intervenir dans le conflit israélo-palestinien.

L'Assemblée générale a dû se substituer au Conseil de sécurité à deux reprises pour appeler à la cessation des hostilités, après que les États-Unis eurent bloqué les résolutions du Conseil par leur droit de veto (source ONU).

Le veto américain, utilisé de façon répétée pour protéger Israël des résolutions onusiennes, a de facto transformé le Conseil de sécurité en scène de théâtre.


Les chiffres sont vertigineux.

Au 14 août 2025, l'UNICEF comptabilisait plus de 61 000 morts palestiniens, dont au moins 18 000 enfants (source).

Le 22 août 2025, l'ONU a déclaré officiellement l'état de famine à Gaza, la première à toucher le Moyen-Orient (source Secrétaire général Guterres, ONU).

L'ONU pouvait constater, recenser, alerter. Elle ne pouvait rien imposer.


Venezuela

Puis vient le Venezuela.

Dans la nuit du 2 au 3 janvier 2026, les forces américaines bombardent plusieurs sites au Venezuela, dont la capitale Caracas, dans le cadre de l'opération Absolute Resolve.

En quelques heures, le président vénézuélien Nicolás Maduro et son épouse sont capturés à leur domicile et transférés à New York, où ils sont placés en détention.


Un chef d'État en exercice, arraché à son pays par une puissance étrangère sans mandat international ni aval des Nations unies.

Le Venezuela convoque immédiatement le Conseil de sécurité de l'ONU, qualifiant l'opération "d'agression impérialiste" et dénonçant une violation flagrante de la souveraineté nationale.

Tous les membres du Conseil, à l'exception des États-Unis eux-mêmes, condamnent une grave atteinte au droit international et aux principes de la Charte des Nations Unies.


La Charte consacre pourtant l'interdiction de la menace ou de l'emploi de la force contre l'intégrité territoriale ou l'indépendance politique de tout État : c'est même l'un de ses articles fondateurs.

Cela n'a pas empêché Washington d'agir.

Et le Conseil de sécurité, une fois encore, n'a pu que constater, débattre, et ne rien imposer.

Le représentant vénézuélien a résumé ce que beaucoup refusent encore d'admettre : ces événements consacrent la force comme "le véritable arbitre des relations internationales" (source Compte-rendu officiel de la réunion d'urgence du Conseil de sécurité sur le Venezuela).

L'enlèvement de Maduro, qu'on approuve ou qu'on condamne sa politique, préfigure un monde où n'importe quelle puissance suffisamment armée peut s'affranchir des règles collectives en habillant ses actions du vocabulaire de la justice.


Iran

À peine deux mois plus tard, le 28 février 2026, une opération militaire conjointe américano-israélienne est lancée contre l'Iran.

L'ONU condamne, plusieurs États dénoncent une déstabilisation du Moyen-Orient, des juristes qualifient les frappes de violations de la souveraineté iranienne au regard du droit international.


À partir du 2 mars, le Hezbollah entre dans le conflit, et les échanges hostiles font plus de 125 morts libanais.

Le Liban, pays déjà exsangue, se retrouve à nouveau pris dans l'étau.

L'ONU condamne. L'ONU s'indigne. Et le monde brûle.


Gaza en 2023, Caracas en janvier 2026, Téhéran en février 2026 : en moins de trois ans, le droit international a été piétiné à trois reprises par la même puissance, dans trois théâtres différents, avec la même impunité.

C'est la démonstration en temps réel que l'ordre international, tel qu'il a été construit après 1945, n'est plus en mesure de contenir la violence des États les plus puissants quand ceux-ci décident de s'en affranchir.

Exactement comme la SDN regardait l'Éthiopie en 1935.


ET DANS LES DÉCOMBRES, LE FASCISME FLEURIT

Il serait commode de traiter séparément l'effondrement de l'ONU et la montée du néofascisme. Mais ce serait une erreur d'analyse.

Ces deux phénomènes se nourrissent mutuellement, dans une logique de cause à effet que l'histoire du XXe siècle nous a pourtant enseignée.

Chaque jour qui passe, et à un rythme accéléré ces dernières années, il devient de plus en plus évident que nous assistons à une nouvelle ère de l'extrême-droite à l'échelle mondiale, similaire à l'ère des forces fascistes entre les deux guerres mondiales du XXe siècle.


La plus grande puissance économique et militaire du monde est aujourd'hui le fer de lance du néofascisme, avec lequel convergent divers gouvernements : Russie, Inde, Israël, Argentine, Hongrie et d'autres pays. Régimes qui, bien que différents dans leur nature, partagent le même rejet du multilatéralisme.

Ce n'est pas une liste aléatoire. Ce sont précisément les pays qui, les uns après les autres, ont choisi de contourner, affaiblir ou mépriser les institutions internationales.


L'extrême-droite est au gouvernement dans plusieurs pays du vieux continent: Italie, Hongrie, Belgique, Slovaquie, République tchèque, Finlande, Croatie, et les formations radicales progressent dans presque tous les pays européens.

L'extrême-droite a réussi à devenir la première force politique en Italie, en France, en Hongrie et en Autriche.


Ce néofascisme contemporain ne ressemble pas aux chemises noires de Mussolini.

Il porte des costumes, utilise Twitter, parle de souveraineté nationale et d'identité culturelle.

Mais il partage avec son ancêtre une caractéristique fondamentale : le rejet profond du multilatéralisme et du droit international comme contraintes légitimes à la puissance nationale.

Pour les régimes néofascistes, les organisations internationales ne sont pas des garde-fous démocratiques, ce sont des obstacles à abattre ou des tribunes à instrumentaliser.


Le néofascisme prétend respecter les règles fondamentales de la démocratie au lieu d'établir une dictature pure et simple, même lorsqu'il vide la démocratie de son contenu en érodant les libertés politiques réelles.

Ce vidage progressif s'accompagne systématiquement d'un rejet des institutions supranationales : l'ONU, la Cour pénale internationale, les traités climatiques, les mécanismes de protection des réfugiés.

Ce n'est pas une coïncidence. C'est la logique même du néofascisme : concentrer le pouvoir, supprimer les contrepoids.


Les années 1930 nous ont montré où mène cette logique.

La SDN avait survécu à la montée du fascisme en Europe pendant une décennie avant de s'effondrer complètement.

L'ONU survit aujourd'hui à la montée du néofascisme mondial.

Mais pour combien de temps encore ?


CE QUI DISPARAÎT AVEC L'ONU

On peut critiquer l'ONU. Et il y a matière à critique, tant elle a échoué face aux grandes crises contemporaines.

Mais avant de célébrer son affaiblissement, il faut se demander ce qui disparaît avec elle.

Ce qui disparaît, c'est un espace de parole universel, imparfait mais unique.

Ce qui disparaît, ce sont des mécanismes de droit international, faillibles mais existants.

Ce sont des conventions sur les droits humains, des tribunaux internationaux, des normes qui ont, même partiellement, même imparfaitement, protégé des millions de personnes.


Le désengagement des États-Unis pourrait également inciter d'autres États à privilégier des stratégies unilatérales, au détriment de réponses coordonnées aux défis globaux.

Et ces défis globaux (changement climatique, pandémies, prolifération nucléaire) ne connaissent pas de frontières nationales. Ils ne peuvent pas être résolus par des nationalismes repliés sur eux-mêmes.


La SDN est morte en 1946.

Mais avant de mourir, elle a assisté à la montée du fascisme, à l'Anschluss, aux lois de Nuremberg, aux invasions.

Elle a regardé l'horreur s'installer, résolution après résolution condamnatoire sans effet.

Nous n'avons pas le luxe de répéter ce scénario à l'heure de l'arme nucléaire et de l'urgence climatique.


ILS COMPTENT SUR NOTRE SILENCE

Ce tableau sombre ne doit pas conduire à la résignation. Mais il ne doit pas non plus conduire à l'illusion.

La Société des Nations aussi avait ses fantômes : ceux de 14-18, dont elle était censée honorer la mémoire en construisant un monde plus juste.

Elle a échoué. Pas faute de belles résolutions. Faute de courage collectif, au moment où il aurait encore pu changer quelque chose.


Ce qui se joue aujourd'hui n'est pas seulement institutionnel.

C'est une question de vision du monde : acceptons-nous que la force redevienne le seul arbitre entre les nations ? Acceptons-nous que les règles collectives ne valent que pour les faibles, pendant que les puissants s'en affranchissent avec impunité ?


La SDN est morte en 1946 parce que personne n'avait osé dire, assez tôt et assez fort, que ce qui se passait était inacceptable. Parce que chacun avait regardé ailleurs en espérant que l'orage passerait.

L'orage n'a pas passé.

Nous n'avons pas le luxe de répéter cette erreur à l'heure de l'arme nucléaire, de l'urgence climatique, et d'un néofascisme qui a appris à sourire pour les caméras.


Nommer ce que nous voyons. Refuser la normalisation de l'inacceptable.

C'est le commencement de tout.


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