Chronique 128 - On y est : la conscience collective se réveille
- Lucie Fourcade
- il y a 6 jours
- 5 min de lecture
Marche antiraciste, meetings combles, culture en ébullition : pour la première fois depuis longtemps, quelque chose a changé.
Pendant des années, on aurait pu croire que le peuple avait baissé les bras, que la rue s’était vidée pour de bon, et que la résistance appartenait au siècle d’avant.
Ce printemps leur donne tort.
Quelque chose s’est rallumé, et cette fois, il ne faut surtout pas le laisser s’éteindre.

CETTE FOULE QUI REGAGNE LA RUE
On s'était habitué au pire.
À la résignation comme seul horizon, au cynisme présenté comme la seule forme adulte de lucidité.
Il fallait, paraît-il, se faire une raison : la colère ne se transformait plus en marche, l’indignation s’éteignait sur les réseaux le temps d’un soir, et le pouvoir comptait là-dessus.
Et puis la rue est revenue.
Le 4 avril, à Saint-Denis, ils étaient près de 15 000 selon les organisateurs (6 000 selon la police) à répondre à l’appel de Bally Bagayoko.
Le 21 juin, le mouvement passe à Paris, Barbès, et change d’échelle : CGT, FSU, Solidaires, LDH, MRAP, Attac, Collectif Adama, élus, artistes, universitaires marchent ensemble (source LDH).
La tribune "Mettons un coup KO au racisme" paraît le même jour dans L’Humanité, Mediapart, Politis et Le Média, portée par Annie Ernaux, Assa Traoré, Rokhaya Diallo, Sophie Binet.
Ce front-là, il faut le mesurer pour ce qu’il est.
Il se lève après une vague de haine raciste qui a visé, une à une, les figures de gauche élues aux municipales.
Bagayoko a été ciblé le premier.
La réponse n’a pas été le silence ni la peur : elle a été le nombre.
C’est exactement ce que le pouvoir voulait éviter.
L’ESPOIR A REMPLI LA PLACE
Le 7 juin, place Victor-Hugo, Jean-Luc Mélenchon tient son premier meeting de campagne.
Les organisateurs espéraient 10 000 personnes.
Les élus insoumis en revendiquent 26 000 (source info).
Annie Ernaux et Éric Vuillard à la tribune, 280 000 parrainages citoyens revendiqués depuis le mois de mai.
On peut penser ce qu’on veut de l’homme, de sa stratégie, des ego qui encombrent la gauche.
Mais 26 000 personnes qui se déplacent un dimanche pour un meeting politique, en France, en 2026, c’est un fait massif.
C’est la preuve qu’une part du pays refuse de céder le terrain, refuse de laisser l’extrême-droite occuper seule l’espace, refuse de croire que tout est joué d’avance.
La fièvre populaire ne se décrète pas.
Elle se constate.
Et elle est là.
LA CULTURE S’EMBRASE
Il y a un troisième bousculement, et c’est peut-être le plus révélateur.
Quand un pouvoir s’inquiète de ce qu’on chante, de ce qu’on filme, de ce qui fait rire, c’est qu’il se sent menacé.
En ce printemps 2026, c’est toute la création qui se dresse.
L’humour, d’abord.
Quand Pierre-Emmanuel Barré qualifie sur Radio Nova la police d’institution "structurellement violente, raciste" et compare Laurent Nuñez à une "cuve à pisse", le ministre de l’Intérieur porte plainte au parquet de Paris (source Wikipédia).
La SACD lui décerne un prix de l’humour, puis le lui retire sous la pression.
Avant lui, Guillaume Meurice avait été licencié de France Inter.
Le message envoyé aux artistes est limpide : rentrez dans le rang.
Le public, lui, a répondu l’inverse : il s’abonne, il partage, il rit plus fort.
La musique, ensuite.
Le 18 juin, plus de 1 200 artistes (Renaud, Bernard Lavilliers, Barbara Pravi, IAM, Les Ogres de Barback...) signent dans Politis "L’Appel des 1000 : la musique en résistance" et lancent le collectif Cultures Futures (source franceinfo).
Leur alarme est nommée sans détour : le risque d’un basculement officiel du pays à l’extrême-droite en 2027.
Le cinéma, enfin.
Tandis que les enquêtes révèlent comment le milliardaire d’extrême-droite Pierre-Édouard Stérin s’invite, discrètement, dans la production française (après un Vincent Bolloré qui, lui, ne s’en est jamais caché), le monde du film relève la tête (source franceinfo).
À Cannes, en mai, la cérémonie d’ouverture a été présentée comme "un acte de résistance".
Et la Croisette a fait monter sur ses marches Moulin, le film consacré au chef de la Résistance supplicié par la Gestapo.
Un nom jeté à la figure de l’époque.
Musique, cinéma, humour, édition : un même refus monte de partout.
Le pouvoir rêvait d’artistes dociles.
Il récolte une union intergénérationnelle qui chante, qui filme et qui rit pour résister.
QUE LA FLAMME NE VACILLE PLUS
Soyons clairs : une étincelle n’est pas un incendie.
Ce qui s’est rallumé ce printemps peut retomber dès l’été, dès que le quotidien reprendra ses droits : le travail, la fatigue, les factures, le découragement savamment entretenu par ceux qui n’attendent que ça.
Alors entretenons la flamme.
Concrètement.
D’abord, en passant de l’émotion à l’organisation.
Une marche, c’est un moment ; un collectif, c’est une force qui dure.
Rejoignez une structure, un syndicat, une association, un groupe local : peu importe l’étiquette, ce qui compte c’est de ne pas rester seul.
Ensuite, en visant la régularité plutôt que l’intensité.
Mieux vaut un geste par semaine tenu sur un an qu’un week-end d’épuisement suivi de 6 mois de silence.
Partager une information vérifiée, relayer une cagnotte, convaincre un proche : cela compte autant qu’une banderole.
Enfin, en se protégeant.
La fatigue militante est réelle, et c’est une arme du camp d’en face : il mise sur notre essoufflement.
Se reposer, se relayer, célébrer les victoires même petites : ce n’est pas du confort, c’est de la stratégie.
On tient dans la durée à plusieurs, jamais tout seul.
BÂTIR UN FRONT INDIVISIBLE
Reste le plus dur, et il faut le dire sans détour.
Pour transformer cette fièvre en victoire, il manque encore une chose : un vrai front de gauche, uni, imbattable.
Et là, soyons lucides.
Cette unité n’est pas donnée.
Mélenchon écarte toute primaire et veut s’imposer seul.
D’autres rêvent d’un rassemblement plus large et les chapelles se comptent et s’observent.
Tant que chacun défendra d’abord sa boutique, l’extrême-droite avancera, tranquille.
Mais il existe une base commune, et elle est simple : l’antifascisme, derrière celui qui a le plus de chance de l'emporter à gauche.
Pas un programme de 200 pages, pas un chef providentiel : un socle.
Refuser la hiérarchisation des êtres humains, refuser que le racisme structure le débat, refuser que la violence d’État devienne la norme.
Sur ce socle-là, tout le monde peut tenir debout ensemble.
Le travail, désormais, est à notre portée.
Convaincre les indécis, un par un, sans mépris.
Partager l’information vérifiée plutôt que l’indignation creuse.
Débunker les fake news là où elles circulent, à table, au boulot, sur les réseaux.
La conscience collective ne se réveille pas par décret : elle se transmet, de voix en voix.
NE LÂCHONS PLUS RIEN !
Pendant des années, on a cru que c’était mort.
Le 4 avril, le 7 juin et le 21 juin nous ont répondu.
La rue est revenue.
Les foules sont revenues.
Le rire s'impose à nouveau.
Et un pouvoir qui dépose plainte contre un humoriste est un pouvoir qui a compris qu’il était en train de perdre quelque chose.
Rien n’est gagné.
Tout est devant nous.
Mais pour la première fois depuis longtemps, la flamme est là, visible, partagée.
À nous de l’entretenir, de l’élargir, de la rendre imbattable.
On y est.
Ne lâchons plus rien.
Cet article vous a interpellé, mis en colère, fait réfléchir ? C'est exactement pour ça qu'il a été écrit.
✊ Votre soutien, c'est le carburant de la résistance ! Contribuez sur Tipeee.
🔔Abonnez-vous à la newsletter "La Lettre du Dimanche" pour recevoir directement dans votre boîte mail les analyses que les médias dominants ne font pas. Pas de publicité, pas de compromis, juste l'engagement de regarder le monde en face. S'informer, c'est déjà résister !
👉Rejoignez également la communauté sur Facebook pour suivre les publications en temps réel, partager les articles et participer aux discussions.
Parce qu'il n'y a pas de résistance possible sans conscience collective.



Commentaires