Chronique 21 - Ne leur fais pas ce cadeau
- Lucie Fourcade
- 9 mars
- 6 min de lecture
Vous vous battez contre l'extrême-droite. Contre le RN, contre la haine institutionnalisée, contre la banalisation du fascisme.
Vous passez du temps à vous informer, à partager, à convaincre.
Vous vous indignez quand les autres se taisent.
Vous refusez de regarder ailleurs.
Et c'est bien. C'est même nécessaire.
Mais il y a une question qui mérite d'être posée, sans détour.
Quand on répond à la haine par la haine, quand on glisse vers les invectives, quand le mépris prend le dessus sur l'argument : à qui ressemble-t-on, au fond ?
Ce n'est pas un jugement.
C'est un constat qui concerne tout le monde, moi la première.
La colère est contagieuse. Elle s'installe progressivement, sans qu'on s'en rende vraiment compte.
Et un jour, on réalise qu'on combat l'extrême-droite avec ses propres armes.
Exactement ce qu'on refusait de faire.
C'est ça, le vrai piège.
Pas la colère en elle-même, qui est légitime.
Mais le moment où elle prend le volant à notre place. Où l'on cesse de résister pour se contenter de répliquer. Où l'on devient, malgré soi, le miroir de ce qu'on combat.
Cette chronique, c'est une invitation à ne pas tomber dedans.

CE QUE JE VOIS
Je vois des commentaires qui débordent. Des appels à la violence à demi-mots.
Des caricatures qui déshumanisent.
Des "ils méritent ce qui leur arrive".
Je vois des militants épuisés qui ne savent plus comment tenir autrement qu'en nourrissant leur rage.
Je vois des espaces de discussion antifasciste se transformer en chambres d'écho où l'on se congratule à qui insultera le mieux l'adversaire.
Et je comprends. Profondément.
Face à ce qui se passe (la montée du RN, la banalisation des discours de haine, les reculs sociaux qui s'accumulent) la colère est une réponse normale. Saine, même.
Elle dit que vous n'êtes pas indifférent.
Que vous avez encore des valeurs. Que quelque chose en vous résiste.
Mais il y a un monde entre ressentir la colère et la laisser conduire.
Et je sais de quoi je parle, parce que ça m'est arrivé à moi.
Un militant m'a interpellée ce week-end. Avec une franchise qui a immédiatement résonné en moi.
Il m'a fait remarquer que certains de mes propos lui semblaient tranchés. Virulents, même.
J'aurais pû balayer ça d'un revers de main. Je ressens la fatigue, la pression, l'urgence de la situation.
Mais j'ai pris le temps d'y réfléchir. Et j'ai dû admettre qu'il avait raison.
Moi aussi, j'avais laissé parler ma colère.
Moi aussi, j'avais relégué l'analyse et l'intelligence en second plan, au profit de l'émotion brute.
Moi aussi, j'avais glissé, sans m'en rendre compte, progressivement, vers quelque chose qui ressemblait davantage à de la fureur qu'à de la résistance.
Cette chronique, je l'écris donc aussi pour moi.
Pas pour donner des leçons. Mais pour partager ce que j'ai compris : ce que ça coûte de ne pas faire attention.
Et c'est peut-être là, d'ailleurs, que réside une différence fondamentale entre l'humanisme et le fascisme.
Le fascisme ne se remet pas en question. Il n'en a pas besoin. Il se nourrit de certitudes, de boucs émissaires, d'une vision du monde figée où le doute est une faiblesse. L'introspection, elle, est un acte profondément humaniste.
Se demander si l'on est cohérent avec ses valeurs, accepter qu'on puisse se tromper, corriger le tir : c'est exactement ce que l'adversaire est incapable de faire.
C'est aussi ce qui nous en distingue. Et cette distinction, il faut la préserver à tout prix.
CE QUE LE RN ESPÈRE
Marine Le Pen, Jordan Bardella et leurs stratèges ne sont pas stupides.
Ils ont compris quelque chose que leurs opposants oublient trop souvent : la polarisation, c'est leur terrain de jeu.
Plus leurs adversaires crient fort, plus ils paraissent raisonnables.
Plus l'opposition se radicalise dans ses formulations, plus le RN peut jouer la carte de la victime persécutée par une "élite hystérique".
Chaque tweet haineux d'un antifasciste devient une munition dans leur arsenal de communication.
Chaque dérapage, une vidéo de campagne.
Ce n'est pas une théorie du complot. C'est de la stratégie politique élémentaire.
Ils ont besoin d'un ennemi détestable pour exister.
Et quand on se comporte comme l'ennemi qu'ils décrivent, on leur fait cadeau de l'argument qu'ils n'auraient jamais pu fabriquer eux-mêmes.
Se laisser emporter par la haine, c'est jouer leur jeu.
C'est perdre avant même d'avoir commencé.
CE QUE ÇA COÛTE VRAIMENT
Le problème n'est pas seulement stratégique. Il est aussi humain.
La haine use celui qui la porte autant que celui contre qui elle est dirigée.
Les militants les plus en colère sont souvent les plus épuisés, les plus isolés, les plus proches du burn-out politique.
La rage est un carburant qui brûle vite et laisse peu de chose derrière elle.
Et puis il y a les indécis.
Ces millions de personnes qui ne sont ni convaincues par le RN, ni ancrées dans l'antifascisme.
Ce sont eux, précisément, qu'il faut convaincre.
La colère visible peut galvaniser ceux qui partagent déjà vos convictions : elle dit "nous sommes là, nous ne lâchons pas", et ça compte.
Mais elle ne convertit personne.
Elle confirme les peurs de ceux qui hésitent déjà, et elle offre au RN exactement le visage de l'adversaire dont il a besoin pour exister.
Il faut donc distinguer deux fonctions : mobiliser sa base, et convaincre les hésitants.
La rage peut servir la première. Elle sabote systématiquement la seconde.
Quand on insulte, on perd les indécis.
Quand on humilie, on renforce les convaincus d'en face.
Le calcul est simple, et pourtant on continue.
CE QU'ON PEUT FAIRE À LA PLACE
Résister sans se perdre, ça s'apprend. Ça se pratique.
Et ça demande bien plus de courage que de crier.
Éduquer plutôt qu'invectiver
Un fait bien sourcé, une chronologie bien établie, une comparaison historique précise : voilà des armes que personne ne peut retourner contre vous.
L'histoire du fascisme est là, disponible, documentée.
Elle se suffit à elle-même. Pas besoin de l'habiller de crachats.
Témoigner plutôt qu'accuser
Les récits personnels (ceux des personnes victimes de discriminations, ceux des familles brisées par des politiques migratoires brutales, ceux des travailleurs appauvris par des décennies de dérégulation) ont infiniment plus de puissance que les slogans.
Témoigner, c'est rendre humain ce que l'adversaire s'efforce de rendre abstrait.
Organiser plutôt qu'enrager
Le militantisme de terrain (les associations, les syndicats, les collectifs de quartier, les initiatives locales) construit quelque chose de durable.
Une heure passée à distribuer des tracts ou à parler avec une famille en difficulté vaut infiniment plus qu'une heure à s'engueuler sur les réseaux sociaux.
Voter, et faire voter
Ça semble évident. Ça ne l'est pas.
Ou ça semble futile. Ça ne l'est pas.
L'abstention est l'alliée objective de l'extrême-droite.
Elle se nourrit du sentiment que "de toute façon, ça ne changera rien".
Convaincre un abstentionniste de voter, c'est un acte de résistance concret, silencieux, et efficace.
Voter, ce n'est pas une solution miracle.
Ça représente peut-être même de nos jours qu'un petit caillou.
Mais c'est un caillou dans la chaussure du RN. Plein de cailloux, ça revient à les empêcher de marcher.
Pratiquer la sobriété rhétorique
Sur les réseaux sociaux, chaque publication extrême est amplifiée par les algorithmes, parce qu'elle génère des réactions.
Publier quelque chose de mesuré, d'argumenté, de nuancé, c'est résister à la logique même de la plateforme.
C'est refuser d'être un rouage de la machine à indignation.
Soutenir les médias indépendants et les associations antifascistes
Financièrement, quand on peut.
En les partageant, toujours.
Les contre-pouvoirs ont besoin de ressources pour exister.
Ils ont besoin de visibilité, et nous seuls pouvons leur donner.
TENIR
L'antifascisme n'est pas un sprint.
C'est une course de fond.
Et dans une course de fond, ceux qui partent trop vite, trop fort, trop dans la rage, s'effondrent avant la ligne.
Résister, c'est tenir.
Tenir dans la durée, dans la lucidité, dans la cohérence entre ce qu'on dit et ce qu'on fait. C'est refuser d'être la caricature que l'adversaire a besoin de nous voir devenir.
La colère, je ne vous demande pas de l'éteindre.
Elle est légitime.
Elle est même nécessaire, parce qu'elle dit que vous voyez ce qui se passe, et que vous refusez de vous y résigner.
Mais canalisez-la.
Transformez-la en action, en argumentation, en solidarité.
En présence, concrète, sur le terrain.
On nous a appris que résister, c'est frapper fort.
C'est faux (ou tout du moins, pas toujours vrai).
Résister, c'est rester soi-même quand tout vous pousse à devenir l'autre.
C'est l'acte le plus difficile, le moins spectaculaire, et le seul qui compte vraiment sur la durée.
Le fascisme a besoin de votre fureur. Il ne sait pas quoi faire de votre lucidité.
Cet article vous a interpellé, mis en colère, fait réfléchir ? C'est exactement pour ça qu'il a été écrit.
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Parce qu'il n'y a pas de résistance possible sans conscience collective.



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