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Chronique 115 - Lyhanna : nous sommes tous responsables

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 9 juin
  • 4 min de lecture

Notre indignation est arrivée trop tard.


Un enfant a dû mourir pour que nous réalisions qu’il y a un problème majeur dans notre système.

Encore un.

Celui de trop, disent certains.

Vraiment ? Combien en aura-t-il fallu ?

Et pendant que la foule scande son horreur, qui se demande quelle est notre part de responsabilité, à nous, citoyens qui avons fermé les yeux si longtemps ?


Lucie Fourcade

LA MORT QUI DORT DANS UN TIROIR

Lyhanna, 11 ans, n’est pas morte d’une fatalité.

Elle est morte au bout d’une chaîne que l’État avait, à chaque maillon, les moyens de briser.


En août 2025, une mère porte plainte pour le viol de sa fille de 10 ans.

Des examens médico-légaux corroborent les déclarations de l’enfant.

Le dossier existe, il est étayé, il accuse.

Et que devient-il ?

Le parquet de Toulouse se dessaisit au profit de celui d’Auch.

Le dossier est transmis par la Poste fin 2025, et n’arrive à la gendarmerie de Lectoure que le 9 janvier 2026 (source France 24).

Le suspect ne sera jamais entendu pour ces faits avant le meurtre de Lyhanna.


La parole d’une fillette de 10 ans, confirmée par la médecine, a été traitée comme un courrier ordinaire.

Voilà la vérité nue : Lyhanna est morte parce qu’un dossier dormait.


CES CRIS QUE PERSONNE NE VOULAIT ENTENDRE

Hier, plus de 150 villes se sont levées.

Place Vendôme, malgré l’interdiction.

À l’appel de NousToutes, de la Fondation des femmes, de Face à l’inceste, du Collectif féministe contre le viol (source RTS).

Retenez ces noms.

Car ce ne sont pas des inconnus surgis de l’émotion d’un soir : ce sont précisément celles et ceux qui hurlent depuis des années dans l’indifférence générale.

La CIIVISE (Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants) a chiffré la réalité que personne ne voulait regarder : à peine 7 % des plaintes pour violences sexuelles sur mineurs aboutissent à une condamnation (source Euronews).

Des années de rapports, d’alertes, de chiffres.

Et autour, le vide.


Alors disons-le, même si cela heurte : il a fallu un corps d’enfant supplémentaire pour que la masse rejoigne enfin ceux qui criaient déjà.

Pas le rapport de la CIIVISE.

Pas les dizaines d’enfants d’avant.

Un nouveau corps.

Celui de Lyhanna.

Et cette arithmétique-là est indécente : non pour ceux qui marchent, mais pour tous les enfants qu’il a fallu enterrer avant que nous trouvions la rue praticable.


"PLUS JAMAIS ÇA", JUSQU’À CE QUE NOUS OUBLIIONS

"Plus jamais ça" (source Sud Ouest).

Les mots exacts de 1945.

Les mots que l’on ressort après chaque horreur, comme une formule qui nettoie.

Car c’est là toute la fonction du slogan : on le scande, on rentre chez soi, et l’on a le sentiment d’avoir fait sa part.

Une catharsis sans facture.

Une indignation qui se consomme sur place et ne coûte rien.


Dans ces foules, qui s’est demandé : qu’ai-je, moi, laissé faire ?

Personne.

Le slogan sert exactement à éviter cette question.

Il désigne un coupable extérieur (la justice, le gouvernement, "le système") et range chacun du côté des justes.

Or l’enfant n’a pas été tuée par une abstraction.

Elle a été abandonnée par une mécanique que nous avons, collectivement, laissée se gripper.


L’ÉTAT QUE NOUS NOUS SOMMES DONNÉ

Il est trop facile d’accuser les politiciens.

Car nous les élisons.

Nous les subissons.

Nous les acceptons.


Emmanuel Macron, depuis le Monténégro, a balayé l’argument du manque de moyens (source 20 Minutes).

Le manque de moyens, vraiment ?

La France compte nettement moins de magistrats du parquet que la moyenne européenne, et les syndicats alertent sur des procureurs ensevelis (source Euronews).

Cette pénurie n’est pas tombée du ciel : ce sont des arbitrages budgétaires, votés, assumés, reconduits.

Année après année, nous avons applaudi le spectacle de la "fermeté" et toléré qu’on affame le travail qui protège réellement les enfants.


Nous votons.

Nous laissons faire.

Nous nous résignons.

L’État qui a laissé mourir Lyhanna ne s’est pas imposé à nous par la force : nous nous y sommes conduits nous-mêmes, bulletin après bulletin, renoncement après renoncement, acceptation commode après acceptation commode.


NOTRE RÉSIGNATION POUR LA VICTOIRE DU PIRE

Une société qui ne se mobilise que par spasmes et oublie aussitôt.

Qui troque l’action contre le slogan.

Qui laisse ses institutions pourrir jusqu’à ce qu’un enfant en paie le prix.

C’est exactement le terrain sur lequel prospère le pire.


La fascisation ne commence pas par des bottes qui claquent le pavé.

Elle commence par une population qui ne porte plus d'intérêt à la politique, qui s’habitue à l’effondrement de l’État de droit comme à une météo, et qui confond l’émotion d’un soir avec un engagement.


L’extrême-droite ne réclame pas autre chose que ce désespoir-là : une société épuisée, défiante, prête à troquer la justice patiente contre la promesse d’un ordre brutal.


"Plus jamais ça" fut le serment de 1945.

Regardez où nous en sommes.

Un serment n’est rien si personne ne s’engage, par ses actes, à le tenir.


NOTRE RESPONSABILITÉ EST ENGAGÉE

Nous sommes tous responsables.

Par nos inactions et nos silences.

Par nos votes.

Par nos résignations.

Par nos acceptations commodes.


Marcher hier était juste.

Mais le slogan ne vaudra que si chacun, demain, le retourne contre lui-même : non plus comme une accusation confortable lancée à d’autres, mais comme une obligation qu’on s’impose.


"Plus jamais ça" n’est pas une prière.

C’est une dette.

Et elle est à notre nom.



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