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Chronique 24 - Les chaînes qui nous font taire

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 11 mars
  • 9 min de lecture

La dépendance de l'Europe aux États-Unis, ou comment on finance sa propre vassalité.


Il y a une question que nous ne posons pas. Pas vraiment.

Pas dans les palais officiels, pas sur les plateaux de télévision, à peine dans les cercles où l'on parle encore franchement de politique.

La voici : pourquoi l'Europe, face aux violations répétées du droit international commises par Donald Trump, ne dit-elle même pas NON ?


Pas d'indignation formelle. Pas de rupture. Pas de sanctions.

Parfois quelques "préoccupations" formulées avec soin. Parfois le silence.

Et quand une déclaration finit par émerger, elle condamne rarement l'agression.

Elle appelle à "éviter l'escalade", comme si les deux parties étaient à égale distance de la faute.


Ce n'est pas un manque de valeurs.

Ce n'est pas non plus un déficit de lucidité.

C'est quelque chose de plus matériel, de plus ancré, de plus difficile à dénouer : une dépendance structurelle construite sur des décennies, qui rend tout désaccord sérieux avec Washington existentiellement coûteux.

Nous vivons sous influence.

Comprendre comment, et pourquoi cela pose un problème aigu en ce moment précis de l'Histoire, c'est l'objet de cette chronique.


Lucie Fourcade

QUAND LES ARMES VIENNENT D'AILLEURS

La dépendance la plus visible est militaire.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'Europe a délégué l'essentiel de sa sécurité collective aux États-Unis.

D'abord par pragmatisme dans la reconstruction, ensuite par habitude, et enfin par confort budgétaire.


Le résultat est saisissant.

Entre 2020 et 2024, près de la moitié du matériel militaire importé par les pays européens membres de l'OTAN venait de l'extérieur de l'Union, dont les deux tiers provenaient des États-Unis (source Portail de l'Intelligence Economique). 

Parmi les dix plus grands groupes d'armement mondiaux en 2025, six sont américains.


Mais la dépendance va plus loin que les chiffres de vente d'armes.

Elle est inscrite dans les systèmes eux-mêmes.

L'Allemagne s'apprête à dépenser des milliards pour de nouveaux navires construits dans des chantiers navals européens, mais leur système de combat reposera sur la suite logicielle américaine Aegis, qui intègre radar, ciblage et interception de missiles (source La Libre). 

On peut construire la coque, mais le cerveau reste à Washington.


Ce détail technique dit tout.

Car après l'accrochage entre Trump et Zelensky en février 2025, les États-Unis ont non seulement interrompu brutalement l'envoi d'armes et de renseignements à l'Ukraine, mais ils ont brandi la menace de désactiver à distance des équipements stratégiques exportés, les rendant inopérants (source Fmes-france). 


Acheter américain, c'est confier les clés de sa défense à quelqu'un qui peut décider, un matin, de la désactiver tout bonnement.

L'usage de ces armements reste donc conditionné au bon vouloir d'un président américain aujourd'hui imprévisible.

Acquérir des équipements militaires américains ne constitue alors même plus une assurance de soutien politique ou stratégique (source Fmes-france).


LE NUMERIQUE : UNE INFRASTRUCTURE QUI NE NOUS APPARTIENT PAS.

La dépendance militaire est souvent citée.

Celle qui l'est moins, parce qu'elle est quotidienne et donc invisible, est numérique.

L'Europe a confié ses données, ses communications, ses administrations à des entreprises américaines dont les serveurs obéissent au droit américain, et aux humeurs de l'exécutif américain.


AWS, Microsoft Azure et Google Cloud concentrent environ 70 % du marché du cloud dans l'Union européenne.

Android et iOS couvrent quasi 100 % du mobile.

Windows domine le poste de travail, et les plateformes américaines structurent en grande partie la recherche, les navigateurs et les réseaux sociaux (source Touteleurope).


Ce n'est pas qu'un sujet de souveraineté abstraite.

C'est une prise de contrôle silencieuse sur ce que les États européens peuvent faire, dire, et décider, parce que les outils par lesquels ils le font, le disent et le décident appartiennent à quelqu'un d'autre.


La démonstration la plus brutale en a été donnée, non pas par une cyberattaque, non pas par une panne, mais par un simple décret.

Nicolas Guillou est juge français à la Cour pénale internationale.

Depuis août 2025, il ne peut plus accéder à plusieurs moyens de paiement.

Ses comptes dans des entreprises américaines ont été fermés.

Son tort : avoir rendu des décisions qui déplaisaient à Washington (source Touteleurope).

Prenons la mesure de ce que cela signifie.

Un magistrat international, nommé pour appliquer le droit des nations, a été sanctionné économiquement par un État étranger, via des outils privés, américains, sans recours possible, sans procès, sans appel.

La sanction n'a pas été prononcée par un tribunal.

Elle a été exécutée par une plateforme.


C'est là que réside la nature réelle de cette dépendance.

Elle ne se déploie pas seulement en temps de crise.

Elle est disponible en permanence, activable par décret, sans bruit de bombes ni déploiement naval.

Et elle peut frapper n'importe qui : un juge aujourd'hui, une institution demain, un gouvernement récalcitrant après-demain.

Car le levier est systémique.

En menaçant de réduire la fourniture de services cloud ou logiciels, Washington dispose d'un outil de pression que nul traité commercial ne régule vraiment (source Usine Digitale).

Une administration américaine peut, sans tirer un seul coup de feu, paralyser les communications d'un ministère, bloquer les transactions d'une banque centrale, couper l'accès aux outils de travail d'une juridiction internationale.


L'Europe n'a pas été piratée.

Elle a simplement construit son infrastructure sur un terrain qui ne lui appartient pas, et dont le propriétaire vient de lui rappeler, cas par cas, qu'il en gardait les clés.


UNE CHAINE QUI EN REMPLACE UNE AUTRE

On aurait pu croire que la guerre en Ukraine, et la rupture avec le gaz russe, allait pousser l'Europe à construire une véritable autonomie.

C'est le contraire qui s'est en partie produit.

En cherchant à s'émanciper de Moscou, le Vieux Continent a glissé encore plus vers Washington.


L'accord de Turnberry, signé en juillet 2025, prévoit que Bruxelles achète 750 milliards de dollars de produits énergétiques américains jusqu'en 2028 (source Le Monde).

On a troqué une dépendance contre une autre, en payant cette fois le prix fort, et en offrant en prime un levier de pression supplémentaire à celui qui vend.

Ce faisant, l'Europe s'est elle-même placée dans la situation où il lui est difficile de critiquer publiquement un partenaire commercial dont elle vient de signer un contrat d'achat de plusieurs centaines de milliards.


Mais la dépendance économique ne s'arrête pas là.

Elle plonge ses racines dans quelque chose de plus ancien et de plus structurel : la domination du dollar.

Le dollar représente près de 60 % des réserves de change mondiales et intervient dans près de 90 % des transactions sur le marché des changes (source Global Connectvities). 

Les matières premières s'achètent en dollars. Les dettes souveraines se refinancent en dollars. Les grandes entreprises européennes s'y financent.


Et derrière le dollar, il y a SWIFT : le réseau interbancaire mondial qui permet aux institutions financières de communiquer entre elles à travers les frontières.

Le système financier mondial est devenu une pierre angulaire de la politique étrangère américaine.

Le contrôle de Washington sur SWIFT, autrefois considéré comme une plateforme neutre, est aujourd'hui ouvertement utilisé pour imposer des sanctions et isoler les opposants (source Hautetfort).


Les conséquences concrètes de cette domination sont documentées depuis des années. En 2014, la banque française BNP Paribas avait commercé avec l'Iran et Cuba, ce qui était légal au regard du droit français.

Elle a été condamnée à une amende de près de 9 milliards de dollars par la justice américaine, pour avoir utilisé le dollar dans ces transactions.


En février 2025, les investisseurs américains détenaient 40 % du capital de TotalEnergies et représentaient 50 % des investisseurs institutionnels (source Wikipedia). 

Le fleuron énergétique français envisage désormais une cotation principale à Wall Street plutôt qu'à Paris.

C'est une illustration concrète de ce que signifie dépendre structurellement du capital américain : à terme, c'est la place boursière de référence qui glisse de l'autre côté de l'Atlantique.


Voilà ce que signifie "dépendre du dollar" : c'est laisser le droit américain s'appliquer aux affaires européennes, sur le sol européen, sans que personne ne l'ait jamais voté.

Cette dépendance financière est peut-être la plus paralysante de toutes.

Parce qu'elle touche chaque entreprise, chaque banque, chaque gouvernement qui a besoin d'accéder aux marchés internationaux.

Dire non à Washington, c'est risquer de se retrouver coupé du système nerveux de l'économie mondiale.

L'énergie et la finance forment ainsi un étau à double mâchoire : l'une se signe en milliards de dollars à Turnberry, l'autre se tisse depuis des décennies dans les circuits invisibles du crédit et des échanges internationaux.

Ensemble, elles achètent le silence bien plus sûrement que n'importe quelle pression militaire.


VENEZUELA - IRAN : LE PRIX DU SILENCE

C'est ici que la dépendance cesse d'être un sujet technocratique pour devenir une question morale.

Depuis le début de son second mandat, Donald Trump conduit une politique étrangère d'une brutalité sans précédent dans son mépris affiché du droit international.


Au Venezuela d'abord : des frappes militaires sur le territoire vénézuélien, le blocus maritime, la saisie de pétroliers, et finalement, au début janvier 2026, un raid des forces spéciales américaines à Caracas qui s'est soldé par l'enlèvement du président Maduro. Ces attaques ont été qualifiées de violations de la Charte des Nations unies (source Wikipedia). 

Trump et certains de ses proches collaborateurs ont affirmé, sans fondement établi, que le pétrole vénézuélien appartenait aux États-Unis, et Washington a accusé Maduro de diriger une organisation narcoterroriste (source CBS News).


En Iran ensuite.

Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël lancent des frappes conjointes sur Téhéran, Ispahan, Qom et plusieurs autres villes.

Des figures clés du pouvoir iranien sont éliminées, dont le guide suprême Ali Khamenei (source Wikipedia). 

Des juristes qualifient les frappes d'illégales au regard du droit interne américain et de violations de la souveraineté iranienne selon le droit international (source Wikipedia). 

Le rapporteur spécial de l'ONU parle de "violation de la règle la plus fondamentale du droit international : l'interdiction du recours à la force" (source Le Grand Continent).


Et l'Europe ?

Cette guerre a été déclenchée sans consultation des Européens (source Vie-publique). 

La réponse institutionnelle qui a suivi en dit long sur la nature de notre vassalité.

Le président du Conseil européen et la présidente de la Commission ont publié une déclaration commune rappelant l'importance "d'assurer la sûreté nucléaire et de prévenir toute action susceptible d'aggraver les tensions" (source Vie-publique). 

Pas de condamnation des frappes américaines.

Pas de mise en cause de leur illégalité.

La Commission européenne n'a pas soutenu l'attaque sur l'Iran, mais elle a condamné les bombardements iraniens en riposte (source RTS).

Relisez cette phrase : l'Europe condamne la victime qui riposte. Elle se tait sur l'agresseur.


Les Européens se retrouvent dans une situation délicate face à une guerre qu'ils n'ont pas voulue et dans laquelle ils sont embarqués malgré eux (source RTS). 

Parmi les dirigeants de grandes puissances européennes, peu osent s'affirmer.

Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez, lui, déclare "Non à la guerre" et affirme que les Européens "ne seront pas complices de quelque chose qui est mauvais pour le monde et qui est contraire à nos valeurs, simplement par peur des représailles" (source RTS). 

Il reste quasi seul.


LE VASSAL ET LE SUZERAIN

Il y a un mot pour décrire cette relation.

Ce n'est pas "alliance". Une alliance suppose une réciprocité, une possibilité réelle de désaccord, une capacité à dire non sans en payer le prix existentiel.

Ce que nous vivons est une vassalité. Au sens médiéval du terme : on offre sa loyauté, ses budgets de défense, l'accès à ses marchés, à ses données, à son énergie, et en échange on reçoit une protection dont on ne maîtrise ni la forme, ni les conditions, ni la durée.


Les relations Europe–États-Unis sont devenues transactionnelles : Washington attend un partage du fardeau sécuritaire et économique (source INFLUA). 

Ce n'est plus la solidarité atlantique des années d'après-guerre.

C'est une facture qu'on présente, avec menaces implicites à l'appui.


L'administration Trump a réinvoqué la doctrine Monroe.

Cette vieille politique du XIXe siècle déclare que toute interférence dans les Amériques sera vue comme un acte hostile.

Ainsi, il a été déclaré que les États-Unis "gouverneraient" le Venezuela en faisant de ce pays un protectorat de facto (source EPC). 


Ce qui valait hier pour l'hémisphère occidental, Washington semble désormais prêt à l'appliquer partout où ses intérêts sont en jeu, y compris en décidant seul qui peut exercer la justice internationale.


L'Europe, engluée dans ses dépendances militaire, numérique, énergétique et financière, regarde.

Elle formule des "préoccupations".

Elle rappelle "l'importance du droit international".

Elle condamne ceux qui se défendent plutôt que ceux qui frappent.

Parce qu'elle ne peut pas vraiment se le permettre, financièrement, militairement, technologiquement.

Tant que l'Europe restera une somme de volontés nationales fragmentées, son poids politique demeurera bien en deçà de ce que ses capacités réelles pourraient lui permettre d'atteindre (source Fmes-france).


Voilà ce que la vassalité produit : non pas un empire vaincu, mais un continent qui regarde, qui compte, et qui se tait.


CE QUE LE SILENCE COÛTE

La dépendance n'est pas seulement un problème stratégique.

C'est un problème moral.

Parce qu'elle n'achète pas seulement notre silence : elle achète notre voix.

Et elle la retourne.


Chaque fois que des forces spéciales américaines enlèvent un président dans sa propre capitale.

Chaque fois que des frappes détruisent des villes sans mandat, sans vote, sans même une consultation.

Chaque fois que des magistrats internationaux sont sanctionnés pour avoir simplement fait leur travail.

L'Europe ne se tait pas. Elle parle.

L'Europe condamne ceux qui saignent et elle protège ceux qui frappent.

Ce n'est pas la neutralité.

Ce n'est pas la diplomatie.

C'est la définition exacte de la complicité, habillée en "préoccupations", formulée avec soin, transmise par communiqué.


Une alliance suppose qu'on peut dire non.

Franchement. Publiquement.

Au nom du droit, pas de la facture énergétique ou du contrat d'armement.

Ce que nous vivons n'est plus une alliance.

C'est une sujétion dont nous finançons nous-mêmes le maintien.

Tant que l'Europe restera captive de ses dépendances (militaire, numérique, énergétique, financière), elle ne pourra pas nommer ce qu'elle voit.

Et tant qu'elle ne peut pas nommer ce qu'elle voit, elle n'est pas une puissance.

Elle est une caution.


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