Chronique 108 - Les années Mitterrand : les morts du cabinet noir
- Lucie Fourcade
- 2 juin
- 4 min de lecture
La République des cadavres #5
De la balle au dossier classé, comment l’État a appris à ranger ses morts.
Sous Mitterrand, l'État s'est doté d'un cabinet noir.
Écoutes clandestines, morts suspectes, mensonges d'État : la République apprenait à éliminer sans laisser de traces.

LE CABINET NOIR DE L’ÉLYSÉE
En 1964, François Mitterrand publie Le Coup d’État permanent, réquisitoire furieux contre le pouvoir personnel et secret de la Ve République gaulliste.
17 ans plus tard, il en hérite.
Et au lendemain de l’attentat de la rue des Rosiers, en 1982, il installe au cœur de l’Élysée une "cellule antiterroriste" confiée à Christian Prouteau, fondateur du GIGN.
Mission officielle : protéger le président.
En réalité : un service secret parallèle, logé au 2 rue de l’Élysée, branché sur 20 lignes d’interception prélevées sur la DGSE.
De 1982 à 1986, près de 150 personnalités sont écoutées illégalement : des avocats, l’écrivain Jean-Edern Hallier, l’actrice Carole Bouquet, et le journaliste du Monde Edwy Plenel, qui enquêtait justement sur le Rainbow Warrior (source franceinfo).
La cellule veille aussi sur les intérêts privés du chef de l’État, jusqu’au secret de sa fille Mazarine.
L’homme du Coup d’État permanent avait monté le sien.
LE JOUR OÙ L’ÉTAT A TUÉ
Pourquoi ouvrir une chronique sur les morts suspectes par une affaire reconnue ?
Parce que le Rainbow Warrior établit les 3 choses dont tout le reste a besoin : l’État peut tuer, l’État ment, l’État ne paie pas.
Le 10 juillet 1985, à Auckland, des agents de la DGSE sabordent le navire de Greenpeace pour l’empêcher d’aller protester contre les essais nucléaires de Mururoa.
Un homme meurt : Fernando Pereira, photographe, retourné à bord chercher son matériel et noyé par la seconde explosion.
L’opération, baptisée "Satanique", est commanditée par le ministre de la Défense Charles Hernu avec l’autorisation explicite de Mitterrand, selon le récit du patron de la DGSE Pierre Lacoste resté secret jusqu’en 2005 (source Greenpeace).
Puis vient le mensonge d’État et les faux "époux Turenge" (2 agents français opérant sous de fausses identités) jusqu’à ce que la police néo-zélandaise déroule le fil.
Hernu démissionne, Lacoste est limogé.
Le chef de l’État, lui, reste.
Gardez cette grille en tête.
LES MORTS QUI EN SAVAIENT TROP
Ici s’applique le schéma de notre série : une mort se qualifie comme crime politique dès qu’elle réunit au moins 2 critères sur 3 : un mobile politique documenté, une version officielle contestée, une enquête sabotée.
René Lucet, 4 mars 1982.
Directeur d’une caisse de Sécurité sociale, en conflit avec le nouveau pouvoir, soupçonné d’en savoir trop sur certains financements.
Cause officielle du décès : suicide.
Mais deux balles successives, toutes deux mortelles, tirées dans le même orifice ; un policier qui lui lave la main, rendant impossible le test de poudre ; du sang au plafond que personne n’explique (source Universalis).
Version contestée, enquête sabotée : 2 critères sur 3.
François de Grossouvre, 7 avril 1994.
L’homme qui savait tout, "ministre de la vie privée" » de Mitterrand, tombé en disgrâce.
Retrouvé mort dans son bureau de l’Élysée, un Magnum .357 à la main, sans que personne dans le palais n’entende la détonation.
Enquête écourtée : ni expertise balistique, ni analyse toxicologique.
Selon sa famille, le bureau a été "nettoyé", le manuscrit de ses mémoires et ses dossiers ont disparu (source La Libre).
Les 3 critères, réunis.
2 hommes.
2 suicides officiels.
2 dossiers refermés trop vite.
QUI A CHARGÉ L’ARME DU DÉSESPOIR
Pierre Bérégovoy est le point de bascule.
Avec lui, la méthode change.
Plus besoin de cellule clandestine ni d’orifice truqué : un homme est détruit par la machine elle-même.
Printemps 1993, la gauche s’effondre aux législatives, et Le Canard enchaîné révèle un prêt d’un million de francs sans intérêt consenti par son ami Roger-Patrice Pelat.
Le lynchage médiatique est total.
Le 1er mai 1993, à Nevers, Bérégovoy meurt d’une balle dans la tête, avec l’arme de service de son garde du corps (source INA).
Officiellement, suicide.
Une note interne des Renseignements généraux, intitulée "L’étrange suicide", a plus tard soulevé l’hypothèse d’un assassinat ; la version officielle a tenu.
Mais la vraie question n’est pas la trajectoire de la balle.
Elle est : qui a chargé l’arme du désespoir.
Aux obsèques, Mitterrand lui-même dénonça ceux qui avaient "livré aux chiens" l’honneur d’un homme.
Il oublia de dire qui tenait la laisse.
La mort par discrédit : la forme moderne.
Sans empreintes.
LE CADAVRE EST DANS LA MACHINE
Ce que révèle l’époque, ce n’est pas une série d’accidents.
C’est un système.
La surveillance s'installe partout : en juillet 1990, le pasteur Joseph Doucé, militant des minorités sexuelles surveillé par les RG, est emmené par deux hommes munis de cartes de police ; son corps est retrouvé en forêt de Rambouillet.
Meurtre jamais élucidé (source Europe 1).
Et l’impunité referme le cercle.
Quand les écoutes de l’Élysée arrivent enfin devant un tribunal, Christian Prouteau écope de 8 mois de prison avec sursis (source Wikipédia).
Mitterrand, protégé par l’immunité présidentielle, meurt en 1996 sans jamais avoir répondu.
La machine absorbe ses propres morts.
DES MORTS BIEN RANGÉS
Les années Mitterrand sont la charnière de cette série.
Avant elles, le pouvoir éliminait à découvert : une balle, une voiture, un attentat.
Après elles, il a compris qu’il pouvait faire mieux : écouter, isoler, salir, et laisser l’homme tomber seul.
Le cadavre n’a plus besoin d’être caché dans un fossé.
Il est rangé à l’intérieur de la légalité : dans un dossier classé, dans un communiqué de l’Élysée.
C’est plus propre, et c’est plus sûr.
La République n’a pas cessé de produire des morts.
Elle a seulement appris à les dissimuler dans ses propres rouages.
La prochaine chronique de la série
Les frégates de Taïwan
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