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Chronique 101 - Le SAC : la milice gaulliste qui tuait

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 26 mai
  • 7 min de lecture

La République des cadavres #4

De la Résistance à la pègre : l'autre visage du gaullisme.


Vous croyez connaître le gaullisme.

Le général, la Résistance, l'appel du 18 juin.

Vous ne connaissez pas le SAC.

Les truands recrutés en prison.

Un juge abattu dans la nuit.

Une famille entière massacrée pour acheter le silence.

Pendant 20 ans, c'était ça aussi, la France de De Gaulle.


Lucie Fourcade

FONDÉ PAR DES MINISTRES, PORTÉ PAR DES TRUANDS

Le 4 janvier 1960, le Service d'Action Civique est officiellement enregistré à la préfecture de Paris.

Ses statuts déclarent qu'il s'agit "d'une association ayant pour but de défendre et de faire connaître la pensée et l'action du général de Gaulle".

Rien, dans ce libellé, ne trahit ce que l'organisation va devenir : une force parallèle mêlant militants, policiers, militaires et criminels de droit commun.


L'organisation est officiellement dirigée par Pierre Debizet, ancien agent du BCRA, le service secret de la France libre.

Mais le vrai maître d'œuvre est Jacques Foccart, confident direct du général, futur architecte de la Françafrique, surnommé "Monsieur Afrique".

Autour de lui, les cofondateurs : Charles Pasqua, futur ministre de l'Intérieur, qui en devient vice-président, Alexandre Sanguinetti, Roger Frey, Paul Comiti, Dominique Ponchardier.

Le SAC est, dès ses origines, une affaire de notables du gaullisme (source Mémoires de Guerre).


Mais les effectifs manquent.

Les anciens résistants vieillissent, les vétérans des guerres coloniales sont dispersés.

Pour muscler ses rangs, le SAC fait un choix délibéré : aller chercher des hommes dans les milieux criminels.

Des truands sont recrutés directement en prison, notamment parmi les condamnés pour attaques à main armée.

Parmi les membres identifiés figurent Jo Attia et Christian David dit "Le Beau Serge", deux figures du grand banditisme français.

Certains membres du milieu y voient une opportunité : être proche du pouvoir gaulliste offre une protection informelle, une carte du SAC valant parfois, dans les commissariats de province, passe-droit de sortie de garde à vue (source Lutte Ouvrière).


L'historien François Audigier, qui a consacré à cette organisation un livre de référence, décrit le SAC comme la "principale force militante du gaullisme jusqu'à la création du RPR en 1977".

Une machine à gagner les élections, nourrie à la violence, héritière directe du service d'ordre du RPF, déjà rompu aux affrontements physiques contre les communistes dans l'après-guerre.


LA VIOLENCE COMME MÉTHODE, L'ÉTAT COMME BOUCLIER

Le SAC ne cache pas sa nature.

La violence est une méthode assumée, justifiée par un credo explicite : ordre, autorité, nationalisme.

Dès les premières années, ses membres s'illustrent dans des affrontements avec les militants de gauche.

En 1962, des équipes du SAC organisent l'agression de manifestants d'extrême-gauche à Paris, laissant plusieurs blessés graves.

Les témoins de l'époque rapportent que la carte de membre ressemblait à une carte de police, ce qui n'était pas un hasard (source L'Essentiel de l'Éco).


La guerre d'Algérie radicalise l'organisation.

Le SAC est mobilisé contre l'OAS, mais ses pratiques empruntent aux méthodes qu'il prétend combattre : intimidation, séquestration, éliminations ciblées.

À Lyon, à Marseille, dans les grandes villes industrielles, ses membres s'implantent dans les réseaux de la police et de la gendarmerie, créant une porosité entre le crime organisé et les forces de l'ordre officielle.

Un truand peut faire libérer un complice en passant un coup de fil "en haut lieu" : le SAC sert d'intermédiaire entre le pouvoir politique et les bas-fonds.


En mai 1968, face à la menace d'un renversement du régime, Foccart rappelle Debizet à la tête du SAC pour gérer la crise.

L'organisation atteint alors son apogée numérique : entre 20 000 et 30 000 membres selon les estimations.


Dans les années 1970, une note interne attribuée à l'un des lieutenants marseillais de Pasqua évoque un plan prévoyant l'internement de militants gauchistes dans des stades en cas de crise majeure.

Le document est publié dans Libération.

Son auteur présumé dément, mais personne n'ouvre d'enquête (source Mémoires de Guerre).


LE JUGE ASSASSINÉ

Dans la nuit du 2 au 3 juillet 1975, à Lyon, un magistrat est abattu de plusieurs balles au pied de son immeuble.

C'est la première fois depuis la Libération qu'un juge est assassiné en France.

François Renaud, surnommé "le shérif" par ses collègues, instruisait depuis des années des dossiers explosifs, notamment les liens entre le grand banditisme lyonnais et les réseaux politiques (source France 3).


Le commissaire chargé de l'enquête identifie 3 pistes : la vengeance personnelle, un règlement de comptes du milieu, ou une liquidation politique commanditée par le bras armé d'un parti.

Cette troisième hypothèse, alors que le juge était sur le point de prouver que certains braquages finançaient des formations politiques via le SAC, restera sans démenti officiel.

Elle ne sera jamais non plus confirmée.

Le meurtre de François Renaud n'a jamais été élucidé.


Le fils du juge, Francis Renaud, désigne dans sa biographie du magistrat un caïd lyonnais lié au SAC, Jean Schnaebelé, comme commanditaire probable.

Le préfet délégué pour la police du Rhône déclare publiquement, lors de la cérémonie de vœux de janvier 1976, que les assassins auraient été identifiés, mais que leur inculpation est impossible faute de preuves directement exploitables.

Une déclaration stupéfiante, restée sans suite judiciaire (source Lyon Capitale).


En 1977, le réalisateur Yves Boisset tourne Le Juge Fayard dit le Shériff, fiction librement inspirée de l'affaire, dans laquelle le SAC est clairement désigné.

Le film est censuré à la demande de Charles Pasqua, alors secrétaire général du SAC, qui obtient par voie judiciaire la suppression de toute mention visuelle ou sonore de l'organisation.

Le pouvoir gaulliste protège jusqu'au bout son instrument (source Wikipédia).


QUAND LA MILICE S'EST DÉVORÉE ELLE-MÊME

Le 19 juillet 1981, à Auriol, près de Marseille, 6 personnes sont massacrées à l'arme blanche dans une bastide provençale : un inspecteur de police nommé Jacques Massié, chef de la section marseillaise du SAC, son épouse Marie-Dominique, leur fils Alexandre âgé de 8 ans, ses beaux-parents, et un ami de la famille venu pour l'anniversaire de l'enfant (source Ministère de la Justice).


L'élection de François Mitterrand en mai 1981 a semé la panique dans les rangs du SAC.

Les membres craignent une mise à nu de leurs activités.

Dans ce contexte, un adjoint de Massié, Jean-Joseph Maria, soupçonne son chef de vouloir remettre à des mouvements de gauche des dossiers confidentiels sur les membres de l'organisation.

Maria recrute un commando et charge Lionel Collard, ancien parachutiste de la Légion étrangère, de diriger l'opération.

Le commando pénètre dans la bastide pour récupérer les documents et "neutraliser" Massié.

Mais celui-ci est absent.

Les 5 membres de la famille présents reconnaissent l'un des assaillants : l'instituteur Jean-Bruno Finochietti, que connaît la femme du policier.

Témoins devenus gênants, ils sont exécutés un à un.

À son retour, Massié subit le même sort à son retour.

Les corps sont dissimulés, la maison incendiée.

6 cadavres pour un secrétariat de section gaulliste (source Cairn).


L'enquête aboutit rapidement à l'arrestation de 3 membres du SAC.

Finochietti finit par avouer.

Il sera le seul à nommer le commanditaire en cour d'assises, 4 ans après les faits.

La tuerie d'Auriol est le moment où le SAC cesse d'être un secret de polichinelle pour devenir un scandale d'État (source La Provence).


DISSOUS EN 1982, IMPUNI POUR TOUJOURS

Le 17 décembre 1981, une commission parlementaire d'enquête est constituée à l'initiative des députés communistes, présidée par Louis Odru, ancien résistant.

Elle procède à l'audition de 99 personnalités en 6 mois.

Son rapport, remis le 17 juin 1982, comprend 1 008 pages en 2 tomes.

Il évoque la loi du silence, les "voies sans issue", les menaces subies par les enquêteurs (source AgoraVox).


Les commissaires RPR et UDF refusent de signer le rapport, le qualifiant de "politicien".

Ils ne posent pas de questions aux témoins.

Alain Madelin, Marc Lauriol, Jean Tiberi : les futurs visages du néo-libéralisme républicain choisissent, en 1982, de couvrir une milice.


Le 3 août 1982, François Mitterrand signe le décret de dissolution du SAC sur le fondement de la loi du 10 janvier 1936 sur les groupes de combat et les milices privées : la même loi utilisée contre les ligues fascistes des années 30.

Le Conseil d'État confirme la dissolution en 1985.

Le SAC cesse officiellement d'exister (source Universalis).


Mais ses réseaux, eux, ne disparaissent pas.

Ses cadres se recyclent dans le RPR naissant, dans les réseaux préfectoraux, dans les sociétés privées de sécurité.

Charles Pasqua deviendra ministre de l'Intérieur en 1986.

Jacques Foccart continuera d'exercer une influence déterminante sur la politique africaine de la France jusqu'à sa mort en 1997.

L'impunité structurelle du SAC n'est pas un accident : elle est le reflet d'un pouvoir qui n'a jamais eu à se justifier de ses méthodes.


CES MÉCANISMES QUI PERDURENT

Le SAC n'est pas une anomalie dans l'histoire de la Ve République.

Il en est un révélateur.

Il montre comment un régime démocratique peut coexister avec une structure parallèle de violence organisée, comment des hommes d'État peuvent s'appuyer sur des criminels, comment une milice peut opérer pendant 20 ans sans que la justice ne l'atteigne vraiment.


L'assassinat du juge Renaud.

Le massacre d'une famille entière à Auriol.

Le plan d'internement des militants de gauche dans des stades.

Chacun de ces faits, pris séparément, aurait dû déclencher une crise institutionnelle.

Ensemble, ils dessinent le portrait d'un État qui a choisi la brutalité comme instrument de gouvernement.


Que Charles Pasqua ait pu devenir ministre après cela.

Que le SAC ait été présenté pendant des années comme un simple "service d'ordre" trop zélé.

Que ses archives soient encore partiellement inaccessibles.

Tout cela dit quelque chose d'essentiel : en France, certains crimes d'État ne sont pas jugés.

Ils sont archivés.


La République des Cadavres ne parle pas du passé.

Elle parle des mécanismes qui perdurent.




La prochaine chronique de la série

Les années Mitterrand


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