top of page

Chronique 93 - Curiel et Goldman : quand la République française assassinait ses opposants de gauche

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 18 mai
  • 6 min de lecture

La République des cadavres #3

Deux crimes politiques, un escadron de la mort, et la France qui protège encore ses secrets.


Deux hommes abattus en plein Paris, l'un en 1978, l'autre en 1979.

Le même calibre.

La même revendication.

Le même tueur.

47 ans après : aucune condamnation.

Des archives classifiées.

Des policiers jamais jugés.

Ce n'est pas un hasard.

C'est un système.


Lucie Fourcade

DEUX HOMMES QUE LA FRANCE VOULAIT FAIRE TAIRE

Henri Curiel naît en 1914 au Caire, dans une famille juive séfarade fortunée.

Il aurait pu gérer la banque paternelle.

Il choisit le marxisme.

Fondateur du mouvement communiste égyptien, expulsé par le roi Farouk en 1950, il arrive en France et devient l'un des organisateurs clandestins du soutien au FLN pendant la guerre d'Algérie.

Après l'indépendance, il crée le réseau Solidarité, qui aide les mouvements de libération du monde entier : ANC sud-africain, OLP palestinienne, partis communistes latino-américains.

En 1978, il travaille à une médiation entre Yasser Arafat et le mouvement israélien "La Paix maintenant".

Il dérange trop de monde.


Pierre Goldman naît en 1944.

Ses deux parents sont des résistants juifs polonais, dirigeants des FTP-MOI pendant l'Occupation.

Il grandit dans la gauche radicale, part faire la guérilla au Venezuela, revient à Paris, braque des pharmacies, tue deux femmes, ce qu'il nie, et est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité en 1974.

Son procès est un choc politique.

Simone Signoret, Régis Debray, François Mitterrand se mobilisent.

Au second procès, en 1976 à Amiens, il est acquitté pour le meurtre des deux pharmaciennes.

La droite réactionnaire ne le lui pardonne pas.


Deux hommes.

Deux trajectoires.

Une cible commune : ils incarnent, chacun à leur façon, la gauche internationaliste que certains dans l'État français considèrent comme une menace existentielle.


DÉSIGNER, SALIR, TUER

Le 21 juin 1976, Le Point publie en couverture : "Le patron des réseaux terroristes".

L'article, sous la plume de Georges Suffert, désigne Henri Curiel comme chef d'un réseau de soutien au terrorisme international piloté par le KGB.

Il réitère en 1977.

D'autres médias suivent, dont Der Spiegel.

30 ans plus tard, Suffert reconnaîtra : "C'était gonflé, d'écrire ça. Je n'en savais rien" (source L'Humanité).

Mais en 1976, la campagne fait son œuvre.

Curiel est assigné à résidence à Digne en septembre 1977.

Il rentre à Paris 3 mois plus tard, après une décision du Conseil d'État.

Le 4 mai 1978, il est abattu.


Pour Pierre Goldman, le processus est différent mais la logique identique.

Son acquittement en 1976 est vécu comme un scandale par une partie de la droite policière et de l'extrême-droite.

La presse réactionnaire le présente comme un criminel récidiviste protégé par le gauchisme culturel.

En mai 1979, la cour d'appel infirme une décision favorable à Goldman dans une affaire civile liée à ses anciens braquages.

Il se pourvoit en cassation.

Une semaine après, il est mort.


Dans les deux cas, la destruction publique précède la destruction physique.

Ce n'est pas une coïncidence.

C'est une méthode.


LA SIGNATURE BALISTIQUE D'UN ESCADRON DE LA MORT

4 mai 1978, 14 heures.

Henri Curiel descend de son immeuble par l'ascenseur, 4 rue Rollin, dans le 5e arrondissement de Paris.

Il se rend à son cours de yoga.

2 hommes l'attendent.

4 balles de Colt 1911, calibre 11,43 mm.

Il meurt sur le coup.

L'attentat est revendiqué par les "commandos Delta", référence directe aux commandos Delta de l'OAS en Algérie, et par le "Groupe Charles-Martel".


20 septembre 1979, 12h30.

Pierre Goldman marche place de l'Abbé-Georges-Hénocque, dans le 13e arrondissement.

2 hommes froids et précis, couverts par un troisième, ouvrent le feu.

7 balles de 11,43 mm, 2 balles de 9 mm tirées par un Mac 50 et un P38 : armes longtemps en service dans les armées françaises.

Goldman s'effondre.

30 minutes après, un appel anonyme à l'AFP : "Pierre Goldman a payé ses crimes. La justice du pouvoir ayant montré une nouvelle fois ses faiblesses et son laxisme, nous avons fait ce que notre devoir nous commandait. Nous revendiquons cet acte au nom du groupe Honneur de la Police".


Les experts balistiques établissent que le pistolet Colt 1911 utilisé contre Curiel est le même que celui qui avait servi, le 2 décembre 1977, à assassiner Laïd Sebaï, gardien de nuit de l'Amicale des Algériens en Europe.

Une arme.

3 crimes en 18 mois.


Selon le journaliste d'investigation Frédéric Charpier, "Honneur de la Police" n'est pas une organisation.

C'est, selon lui, "un label commode pour les commanditaires de ces flingages, principalement les services spéciaux".

Sa composition : "des soldats de fortune, des ex de l'OAS, quelques activistes d'extrême droite et du SAC" (source Cases Rebelles).


LE RECYCLAGE DE L'OAS

Né en 1952.

Parachutiste au 9e RCP.

Mercenaire aux côtés de Bob Denard (mercenaire anticommuniste) en Angola. Combattant dans les Phalanges libanaises en 1976.

Militant de l'Action française.

En janvier 2010, dans un documentaire de Michel Despratx diffusé sur Canal+, un homme de 60 ans, visage flouté, voix déformée, se présente sous le nom de "Gustavo".

Il affirme avoir assassiné Pierre Goldman.

Il donne des détails.

Il ne cherche pas à impressionner.

Quand il ne se souvient pas, il le dit.

En 2015, le journaliste Christian Rol publie ses confessions complètes dans Le Roman vrai d'un fasciste français, avec son nom, son visage, toute sa vie.


Resciniti de Says revendique les deux crimes : Goldman en 1979, Curiel en 1978.

Il affirme avoir agi sur ordre de Pierre Debizet, à l'époque patron du SAC, le Service d'Action Civique, police parallèle gaulliste qui entretient des liens étroits avec les services officiels et l'Élysée.

Le commando Goldman, selon ses déclarations, comprenait 4 hommes.

Un ancien parachutiste : lui.

Deux policiers en activité : l'un aux Renseignements généraux, l'autre à la Direction de la surveillance du territoire.

Un quatrième, guetteur.

Les armes provenaient des scellés de la Préfecture de Police de Paris.


Des policiers de la République.

Des armes de la République.

Un ordre venu du cœur de l'appareil gaulliste.


Jean-Pierre Maïone-Libaude, cité dans plusieurs enquêtes, est un ancien garde du corps de Roger Degueldre, le chef des commandos Delta de l'OAS en Algérie.

L'ancien commissaire Lucien Aimé-Blanc le soupçonne d'avoir participé aux deux assassinats.

Maïone-Libaude n'a jamais été mis en examen.


L'OAS n'a pas disparu en 1962 avec les accords d'Évian.

Elle a été absorbée.

Recyclée.

Reclassée.

Dans les services, dans la police, dans les réseaux parallèles qui gravitent autour du pouvoir gaulliste.

Et elle a continué à tuer.


47 ANS APRÈS, LES ARCHIVES S'ENTROUVRENT

Pendant plus de 40 ans, le secret-défense a verrouillé les dossiers.

En juin 2025, une première série de déclassifications : cinquante fiches et notes, datées de 1975 à 1980, provenant très vraisemblablement du SDECE (le prédécesseur de la DGSE).

La juge d'instruction Emmanuelle Ducos, du Pôle national des crimes sériels et non élucidés de Nanterre, les obtient dans le cadre d'une information judiciaire ouverte pour "assassinat, complicité d'assassinat et participation à une association de malfaiteurs".

À la fin de l'année 2025 : quatre notes de la DST, datées de 1974 à 1978, déclassifiées à leur tour.

Le 4 février 2026 : le Journal officiel publie l'avis de la Commission du secret de la défense nationale autorisant une troisième série : 102 notes et fiches, de 1975 à 1984, SDECE et DGSE.

La ministre des Armées Catherine Vautrin suit l'avis.


Me William Bourdon, avocat de la famille Curiel, salue "une bonne nouvelle" et ajoute : "On se rapproche du cœur de ce cold case" (source L'Essor).

En octobre 2020, Marc Ducarre, ancien inspecteur du contre-espionnage à la DST, est interpellé à son domicile près d'Aix-en-Provence, soupçonné d'avoir participé au commando qui a tué Henri Curiel.

Il est placé en garde à vue.

Il est relâché le lendemain, sans poursuite.


Un ancien agent du contre-espionnage français.

Soupçonné d'avoir tué un militant anticolonialiste en 1978.

Relâché en 2020 sans suite.

Voilà où en est la justice française en 2026.

L'instruction est toujours ouverte.

Les archives se déclassifient au compte-gouttes.

Les suspects vieillissent ou sont morts.

La prescription, elle, avance.


L'ÉTAT N'A PAS FERMÉ LES YEUX. IL A DONNÉ L'ORDRE.

L'affaire Curiel-Goldman n'est pas une affaire de règlements de comptes entre milieux.

C'est une affaire d'État.

Des policiers en activité.

Des armes issues des scellés officiels.

Un commanditaire au cœur de l'appareil gaulliste.

Des archives classifiées pendant 47 ans.

Un suspect interpellé puis relâché sans poursuite.


Ce que cette chronique documente, ce n'est pas une dérive.

Ce n'est pas une bavure.

C'est le fonctionnement normal d'un État qui a intégré dans ses structures des hommes formés à la violence politique coloniale, et qui les a laissés opérer sur le territoire français contre ses propres citoyens.


L'OAS n'a pas été vaincue en 1962.

Elle a été recyclée.

Dans les services secrets.

Dans la police parallèle.

Dans les réseaux de barbouzes qui gravitent autour du pouvoir depuis de Gaulle jusqu'à Giscard.


Curiel et Goldman ne sont pas des victimes collatérales de la guerre froide.

Ils ont été désignés, préparés, abattus.

Et la France a regardé ailleurs.

47 ans après, elle le fait encore.



La prochaine chronique de la série

Le SAC : la milice gaulliste qui tuait.



Cet article vous a interpellé, mis en colère, fait réfléchir ? C'est exactement pour ça qu'il a été écrit.

Votre soutien, c'est le carburant de la résistance ! Contribuez sur Tipeee.

🔔Abonnez-vous à la newsletter "La Lettre du Dimanche" pour recevoir directement dans votre boîte mail les analyses que les médias dominants ne font pas. Pas de publicité, pas de compromis, juste l'engagement de regarder le monde en face. S'informer, c'est déjà résister !

👉Rejoignez également la communauté sur Facebook pour suivre les publications en temps réel, partager les articles et participer aux discussions.


Parce qu'il n'y a pas de résistance possible sans conscience collective.

Commentaires


bottom of page