Chronique 121 - La laïcité, cette garante détournée par l'extrême-droite
- Lucie Fourcade
- il y a 4 jours
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 3 jours
Mise à jour du 16 juin 2026 : précision juridique. Une première version de cette chronique indiquait que l'obligation de neutralité religieuse ne s'applique pas aux élus locaux. C'était l'état du droit jusqu'en 2025, confirmé par le tribunal administratif de Grenoble en juin 2024. Depuis, la loi du 22 décembre 2025 portant statut de l'élu local a inscrit le respect de la laïcité dans la charte de l'élu local (article L1111-13 du CGCT), la rendant opposable aux élus dans l'exercice de leur mandat ; en mars 2026, le tribunal administratif de Dijon a refusé, en référé, de suspendre une interdiction des signes religieux en conseil municipal à Chalon-sur-Saône. La portée de ce texte reste discutée, et aucune interdiction générale n'existe à ce jour : une proposition de loi vise précisément à la créer. Cette mise au point ne change pas le cœur de l'analyse : brandir un crucifix et réciter une prière pour interrompre une séance reste la manifestation religieuse la plus ostensible qui soit, et l'exact inverse d'une défense de la laïcité.
Brandir la croix, interdire le voile : anatomie d'une provocation au conseil municipal d'Ivry.
Un élu sort un crucifix en plein conseil municipal, récite un "Je vous salue Marie" et reproche aux autres de bafouer la laïcité.
La scène a tout d'une farce.
Elle est en réalité un mode d'emploi.

UNE PRIÈRE POUR TRAHIR UN MOT
Le 11 juin 2026, au conseil municipal d'Ivry-sur-Seine, le conseiller Rassemblement national Kevin Nader sort un crucifix et récite une prière chrétienne pour protester contre le rejet d'un amendement "anti-signes religieux" qu'il défendait pour le règlement intérieur du conseil (source : France 3 Île-de-France).
"Vous refusez d'être placé sous le signe de la laïcité dans ce conseil municipal", lance-t-il à la majorité, avant de brandir la croix.
C'est une provocation, et elle repose sur une fausse symétrie.
Le raisonnement, à peine masqué, tient en une phrase : si une élue peut siéger voilée, alors lui peut prier à voix haute.
L'équivalence est truquée.
Un voile, comme une croix portée au cou, est un signe passif : il se porte, il n'impose rien à personne, il n'entrave en rien la tenue du conseil.
Brandir un crucifix, réciter une prière à voix haute, refuser de cesser au point de contraindre le maire à suspendre la séance, c'est l'exact inverse : un acte qui s'impose à tous et qui bloque le fonctionnement de l'assemblée.
Et c'est précisément là que le droit, lui, ne se trompe pas de cible.
Un signe que l'on porte ne trouble personne ; un acte qui paralyse la délibération relève du pouvoir de police que la loi confie au maire sur son assemblée.
Si la séance a dû être interrompue, ce n'est pas parce qu'un élu croyait, c'est parce qu'un élu avait décidé d'imposer sa croyance aux autres.
1905 : LA NEUTRALITÉ DE L'ÉTAT POUR LA LIBERTÉ DU CITOYEN
La laïcité française a une date de naissance et un texte : la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l'État.
Son article 1er "assure la liberté de conscience" et "garantit le libre exercice des cultes".
Son article 2 pose que la République "ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte" (source : Légifrance).
Devenue un principe à valeur constitutionnelle, inscrite à l'article 1er des Constitutions de 1946 puis de 1958, elle structure tout notre rapport au religieux (source : Assemblée nationale).
Ce que cette loi impose, c'est la neutralité de l'État, pas le silence des citoyens.
Et c'est ici que l'épisode d'Ivry se retourne contre son auteur.
L'obligation de neutralité religieuse pèse sur les agents du service public, ceux qui incarnent l'État dans l'exercice de leurs fonctions ; elle ne pèse pas sur les élus.
Le tribunal administratif de Grenoble l'a rappelé sans la moindre ambiguïté le 7 juin 2024, en annulant un règlement municipal qui prétendait l'imposer : "il ne résulte d'aucune disposition constitutionnelle ou législative que le principe de neutralité religieuse s'applique aux élus locaux" (source : Village de la Justice).
Un élu tient sa légitimité du suffrage, pas d'une nomination administrative.
La République ne l'a d'ailleurs jamais exigé.
Un prêtre, l'abbé Grégoire, siégea dès 1789 à l'Assemblée constituante, milita pour l'émancipation des juifs et fit décréter l'abolition de l'esclavage sous la Convention (source : Château de Versailles).
Autrement dit : Kevin Nader a parfaitement le droit de prier, mais en silence, sans l'imposer à l'assemblée.
LA CONDITION DU VIVRE-ENSEMBLE
La laïcité a une vocation simple : permettre à des citoyens aux convictions opposées de vivre sous la même loi.
Le Conseil constitutionnel le rappelle : la loi de 1905 est à la fois une loi de séparation, de garantie et de neutralité.
Elle "garantit le libre exercice des cultes" autant qu'elle commande à l'État de n'en privilégier aucun (source Conseil constitutionnel).
Sa logique est protectrice.
En obligeant l'État à la neutralité, elle assure à chaque usager du service public une stricte égalité de traitement, quelles que soient sa foi ou son absence de foi (source SEBAN Avocats).
Le croyant est protégé de l'État ; l'incroyant l'est tout autant ; et aucune Église ne commande à la République.
C'est précisément ce socle qui permet à des gens qui ne croient pas aux mêmes choses de siéger dans le même conseil, de fréquenter la même école, de relever du même hôpital.
La laïcité n'est pas le contraire des religions.
Elle est le contraire de leur emprise sur l'État.
L'EXTRÊME-DROITE ET LE MYTHE DE LA FRANCE CATHOLIQUE
Historiquement, la laïcité fut un combat de la gauche républicaine contre le pouvoir clérical.
Son irruption dans le discours du Rassemblement national est récente et date de la présidence de Marine Le Pen : le mot y désigne désormais une laïcité "menacée", à étendre à tout l'espace public, en réalité braquée sur la seule visibilité de l'islam (source Centre d'Action Laïque).
Les chercheurs ont un nom pour cette mutation : la "laïcité identitaire", détournée de sa fonction émancipatrice pour servir une logique d'exclusion (source Cairn).
Son ressort idéologique est le "catholicisme identitaire" : non pas une foi, mais un marqueur.
Le catholicisme érigé en composante intangible d'une identité française que l'islam viendrait menacer.
De là découle le mythe des "racines chrétiennes" et d'une France "de culture catholique".
Or c'est historiquement faux à double titre.
D'abord parce que la République s'est construite contre la tutelle de l'Église, et que la laïcité doit autant aux minorités protestantes, juives et libres-penseuses qu'au catholicisme (source Cairn).
Ensuite parce que la frange la plus radicale de cette extrême-droite n'est même pas chrétienne : elle est néopaïenne et rêve de refermer la "parenthèse chrétienne" (source Cairn).
Le crucifix d'Ivry n'est donc pas un acte de foi.
C'est un drapeau.
Et appliquer une grille religieuse à la République, décréter qu'elle serait "catholique" par essence, c'est l'inverse exact d'une lecture laïque.
La laïcité ne connaît aucune religion d'État, fût-elle majoritaire.
UN DÉRAPAGE STRATÉGIQUE
Reste la mécanique, et elle est parfaitement cohérente.
L'extrême-droite exige une laïcité de combat face à un voile qui ne gêne personne, et transforme la séance en tribune religieuse dès qu'il s'agit d'elle-même.
Ce même camp politique qui paralyse un conseil municipal à coups de prière porte au Sénat, en 2025, une proposition de loi visant à imposer aux élus locaux la neutralité religieuse (source Sénat).
Traduisons : interdire par la loi les signes passifs des autres, tout en s'autorisant la mise en scène bruyante de sa propre foi.
C'est le "deux poids, deux mesures" érigé en doctrine.
La laïcité y est vidée de son contenu (liberté de conscience, égalité, séparation) pour ne garder qu'une fonction : désigner un ennemi.
Le procédé est d'autant plus redoutable qu'il emprunte le vocabulaire de l'adversaire.
C'est aussi pourquoi ce terrain est si âprement disputé, et si facilement retourné par les officines qui prospèrent sur la confusion.
Il faut nommer le détournement pour cesser de le subir.
CE MOT QU'IL FAUT REPRENDRE
La scène d'Ivry n'est pas un fait divers.
C'est un condensé.
Porter un signe de foi n'a rien d'illégal.
Interrompre une séance pour imposer une prière à tous, après avoir voulu interdire aux autres le simple fait de porter ce qu'ils croient, trahit deux fois l'esprit de la loi que l'on invoque.
La laïcité n'appartient ni à une religion, ni à une "identité".
Elle appartient à l'émancipation, à ce geste par lequel la République a affranchi les citoyens de toute tutelle spirituelle pour les rendre égaux en droit.
La défendre aujourd'hui, c'est refuser qu'on la transforme en son exact contraire : un instrument de tri entre les croyances.
Le crucifix brandi à Ivry voulait nous faire croire que la laïcité était attaquée.
Elle l'était, par celui qui le tenait.
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