Chronique 154 - L'État et l'impunité sans cadavres
- Lucie Fourcade
- 18 juil.
- 4 min de lecture
La République des cadavres #9
Comment le pouvoir a remplacé la balle par la procédure, l'accident, la cellule et la ruine.
L'État a cessé de tirer.
Il a trouvé mieux.
Enterrer, ruiner, faire douter, laisser mourir : le crime politique n'a pas disparu, il est devenu invisible.
Voici comment on tue sans laisser de corps.

LE CRIME CHANGE DE VISAGE
Depuis 8 épisodes, cette série documente une même vérité : en République, on a tué pour des raisons politiques, et l'État a couvert.
Ben Barka, Mécili, les morts du cabinet noir de Mitterrand : à chaque fois, un corps, une version officielle, une enquête sabordée.
Mais un basculement s'est produit.
Sous Mitterrand déjà, nous l'avons vu, la balle a commencé à céder la place au dossier classé.
Le pouvoir a compris qu'un cadavre encombrant fait scandale, tandis qu'un homme ruiné, discrédité, ou mort "tout seul" n'est qu'un fait divers.
Le crime politique ne s'est pas arrêté.
Il a changé de visage.
Il a appris la discrétion.
Et s'il nous échappe désormais, c'est précisément parce qu'il est mieux dissimulé.
L'ENTERREMENT PROCÉDURAL
Le 8 mai 2002, un attentat à Karachi tue 15 personnes, dont 11 Français de la Direction des constructions navales, venus assembler des sous-marins vendus au Pakistan.
La piste islamiste s'impose d'abord.
Puis l'enquête découvre une autre hypothèse : et si l'attentat était la riposte à l'arrêt des commissions occultes, ces rétrocommissions soupçonnées d'avoir financé la campagne de Balladur en 1995 ?
Le lien n'a jamais été confirmé, et l'enquête antiterroriste reste ouverte à ce jour.
Mais regardez ce que la justice a fait du reste.
Le volet financier est passé devant la Cour de justice de la République, cette juridiction d'exception où des parlementaires jugent leurs anciens ministres.
Verdict : Balladur relaxé, la preuve jugée "non rapportée".
Léotard seul condamné, deux ans avec sursis (source France 24).
11 morts français.
20 ans de procédure.
Du secret-défense à chaque étage.
Et au bout, une relaxe.
Quand tout devient procédure, plus rien n'est crime.
L'ARRANGEANT ACCIDENT
Dans la nuit du 20 octobre 2014, le PDG de Total, Christophe de Margerie, meurt à l'aéroport de Vnoukovo : son Falcon percute une déneigeuse au décollage.
Version officielle russe : conducteur ivre, brouillard, visibilité réduite.
Accident.
Point final.
Nous ne dirons pas le contraire : nous n'en savons rien, et c'est exactement le problème.
Car des zones d'ombre subsistent.
Ni Total ni la famille ne se sont constitués partie civile, et la presse a fait état de pressions venues de l'Élysée et du groupe (source France 24).
De Margerie plaidait pour le commerce avec la Russie, à l'heure même où l'Occident la sanctionnait.
Sa mort a-t-elle arrangé quelqu'un ?
Je n'accuse personne.
Je constate seulement ceci : à l'ère de la dissimulation, l'arme parfaite n'est pas la balle, c'est l'accident.
Personne à juger.
Un dossier refermé avant d'être ouvert.
LA CLÔTURE PAR LA MORT
Le 19 février 2022, Jean-Luc Brunel est retrouvé pendu dans sa cellule de la prison de la Santé.
Rabatteur présumé du réseau Epstein, mis en examen pour viols sur mineures, il attendait son procès.
Sa mort éteint l'action publique : il n'y aura pas de procès, et ses victimes n'auront jamais le leur.
Or cet homme avait déjà tenté de se suicider à plusieurs reprises en détention, et un expert psychiatre avait pointé sa fragilité psychologique.
Malgré ces alertes, il n'avait pas été placé en cellule de protection d'urgence (source JDD).
En janvier 2024, ses propres avocats ont fini par réclamer une enquête administrative sur les conditions de sa mort.
Je ne pleure pas Brunel.
Je souligne que sa mort, comme celle d'Epstein avant lui, a scellé le silence d'un dossier qui remontait vers des puissants, et privé ses victimes du procès qu'elles attendaient.
Certaines morts arrangent tout le monde.
Sauf celles et ceux qui voulaient la vérité.
L'AGONIE SOCIALE
Et parfois, il n'y a même pas de mort.
C'est la forme la plus aboutie.
Pourquoi éliminer un gêneur quand on peut le ruiner, le salir, l'isoler jusqu'à ce qu'il ne reste rien ?
Nous l'avons déjà vu dans cette série : Pierre Bérégovoy, détruit par une campagne de calomnies avant de se donner la mort.
Le premier "assassinat" sans arme de la Ve République.
Depuis, la méthode s'est industrialisée.
Un juge trop curieux qu'on dessaisit.
Un lanceur d'alerte qu'on poursuit au lieu de l'écouter.
Un journaliste qu'on épuise en procédures.
La mort sociale a remplacé la mort tout court : pas de corps, pas de martyr, pas d'enquête.
Juste un homme qui "s'effondre tout seul".
Et c'est là que le danger devient pleinement politique : car cet outillage, un pouvoir autoritaire n'a pas à l'inventer.
Il n'a qu'à en hériter, et à le perfectionner.
L'IMPUNITÉ, CE CAMÉLÉON
La République des Cadavres compte aujourd'hui moins de corps visibles.
Ce n'est pas une bonne nouvelle.
C'est le signe que le crime a gagné en méthode ce qu'il a perdu en brutalité.
Enterrer sous la procédure, faire douter par l'accident, clore par la mort opportune, détruire sans laisser de trace : quatre visages d'une même impunité.
Si nous ne les voyons pas encore, c'est précisément parce qu'ils sont mieux dissimulés.
Notre rôle n'est pas d'accuser sans preuve : c'est de refuser de détourner le regard.
Car le jour où un pouvoir n'a plus besoin de tirer pour faire taire, il a appris à tuer sans laisser de corps.
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