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Chronique 126 - Affaire Borrel : pas de justice pour le juge assassiné

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 20 juin
  • 7 min de lecture

La République des cadavres #7

Un meurtre maquillé en suicide, un dossier verrouillé par le secret-défense, une raison d’État qui pèse plus lourd que la mort d’un magistrat.


Son acte de décès a été signé avant qu’on ne découvre son corps.

Bernard Borrel, magistrat français, est mort une nuit d’octobre 1995 à Djibouti.

30 ans plus tard, la France sait qu’il a été assassiné.

Et continue de protéger ceux qui l’ont tué.


Lucie Fourcade

SUICIDE PROGRAMMÉ

Le 19 octobre 1995, au petit matin, une patrouille de gendarmes français repère un 4×4 abandonné en haut d’une falaise, à 80 kilomètres de Djibouti-ville.

En contrebas, au pied de l’à-pic qui domine le golfe du Goubet, ils découvrent un corps nu, en grande partie carbonisé.

À côté : un jerrican d’essence vide, un briquet, une montre, une sandale.

C’est celui de Bernard Borrel, 40 ans, magistrat français (source Cairn.info).


La version officielle est prête presque avant le corps.

Le juge se serait aspergé d’essence, immolé, puis aurait dévalé la falaise avant de s’effondrer.

Suicide.

L’ambassade de France à Djibouti informe le Quai d’Orsay du suicide du juge avant même l’autopsie (source Wikipédia).

Le 2 novembre, l’enquête djiboutienne conclut officiellement au suicide par immolation (source France 24).


Une seule chose cloche.

Et elle clochera pendant 30 ans.

L’acte de décès de Bernard Borrel a été enregistré à l’état-civil djiboutien le 18 octobre, entre 22 heures et minuit.

La veille de la découverte du corps.

Avant même que sa femme n’ait signalé sa disparition (source France 3 Normandie).

"C’est le pilier fondateur de la manipulation", résume aujourd’hui sa veuve, Élisabeth Borrel.


Il y a d’autres détails qui ne tiennent pas.

L’alliance, qu’on refuse d’abord de lui montrer sous prétexte que le corps a brûlé, lui revient intacte, impeccable.

Quelques heures avant sa mort, le juge avait retiré 50 000 francs en liquide, qu’il avait laissés à son domicile (source allAfrica).

On ne prépare pas une fuite, ni un suicide, en laissant l’argent sur la table.

Mais à ce stade, personne, du côté français, ne semble vouloir regarder de trop près.


DEUX DOSSIERS DE TROP

Pour comprendre pourquoi un magistrat français meurt carbonisé dans un ravin djiboutien, il faut savoir ce qu’il faisait là.

Bernard Borrel n’était pas n’importe qui.

Major de sa promotion à l’École nationale de la magistrature, la promotion "juge Michel", du nom d’un magistrat assassiné à Marseille en 1981, il avait été procureur de Lisieux avant d’être détaché, en avril 1994, comme conseiller technique auprès du ministre de la Justice de Djibouti.

Sa mission officielle : moderniser le code pénal de l’ancienne colonie.


Sa mission réelle l’amène plus loin.

Par commissions rogatoires, il assiste le juge français Roger Le Loire qui enquête sur l’attentat du Café de Paris : une grenade lancée en 1990 dans ce café fréquenté par la communauté française, qui avait tué un enfant et fait une dizaine de blessés (source Wikipédia).

Une affaire explosive, parce que les pistes remontent vers le pouvoir djiboutien lui-même.


Il y a une seconde piste, plus vertigineuse encore.

Dans les papiers du juge, on retrouvera une note manuscrite listant des produits entrant dans la fabrication d’uranium enrichi de qualité militaire, à destination d’un pays du Moyen-Orient (source allAfrica).

Faisait-il l’objet d’un chantage ?

Cherchait-il à acheter un échantillon pour prouver l’existence d’un trafic ?

Le mystère, sur ce point, demeure.


Une chose est sûre : Bernard Borrel était au mauvais endroit, avec les mauvais dossiers, dans un pays où le pouvoir n’aimait pas les juges fouineurs.

Et l’un de ces dossiers concernait, selon l’instruction, les "trafics" d’un homme alors directeur de cabinet du président, et candidat à sa succession : Ismaïl Omar Guelleh (source Wikipédia).


MORT AVANT DE BRÛLER

La thèse du suicide aurait pu tenir.

Elle tenait, d’ailleurs, tant qu’on ne l’examinait pas.

Une autopsie pratiquée à Toulouse change tout : Bernard Borrel était déjà mort lorsque son corps a été brûlé (source France 24).

Le suicide par immolation est physiquement impossible.

La justice française finira par requalifier les faits en assassinat, une victoire que sa veuve a mis des années à arracher.


Puis le dossier prend un tournant politique.

En 1999-2000, Mohamed Saleh Alhoumekani, ancien officier de la garde présidentielle djiboutienne réfugié en Belgique, livre un témoignage capital.

Il affirme avoir surpris, au lendemain de la mort du juge, une conversation dans les jardins du palais présidentiel : plusieurs hommes proches du pouvoir auraient déclaré devant Ismaïl Omar Guelleh, alors directeur de cabinet, que "le juge fouineur est mort" et "qu’il n’y a pas de trace" (source Afrik.com).

Devenu président en 1999, Guelleh a toujours démenti, qualifiant ces accusations d’affabulation : "C’est une question franco-française. Les Djiboutiens n’ont strictement rien à voir là-dedans" (source allAfrica).

Le témoin, lui, sera menacé et condamné par contumace à Djibouti.


Et c’est là que la mécanique se révèle.

Car ce témoignage gênant, on a essayé de l’effacer.

Deux hauts responsables djiboutiens, le procureur de Djibouti et le chef des services secrets, sont poursuivis en France pour avoir fait pression sur des témoins afin de discréditer cette parole.

Condamnés en première instance, ils sont relaxés en appel en 2009.

Le motif n’est pas l’innocence : c’est l’immunité diplomatique accordée par le garde des Sceaux français aux hauts fonctionnaires étrangers (source Wikipédia).

Autrement dit : on reconnaît les faits, mais on protège leurs auteurs.


LE PRIX DU SILENCE

Pourquoi la France protégerait-elle ceux qu’une partie de sa propre justice désigne ?

La réponse tient en un mot, et ce mot n’est pas Djibouti.

C’est : raison d’État.


Djibouti abrite la plus ancienne et la plus stratégique base militaire française à l’étranger, le dernier bastion de Paris en Afrique de l’Est, à la porte de la mer Rouge et du canal de Suez.

En échange de cette présence, la France verse une contribution annuelle de l’ordre de 30 millions d’euros (source Wikipédia).

Toute mise en cause du régime de Guelleh fragiliserait cette alliance (source Afrik.com). L’arithmétique est brutale : un juge mort pèse moins lourd qu’une base navale.


Cette logique a un instrument : le secret-défense.

À chaque fois que l’instruction approche des documents sensibles, les journaux de marche des unités militaires françaises présentes à Djibouti le jour des faits, l’État oppose le secret.

Des déclassifications partielles, des refus répétés, des avis défavorables (source Wikipédia).

La République française a refusé de déclassifier l’ensemble des pièces, "comme si cette encombrante affaire heurtait la raison d’État" (source France 3 Normandie).


Le plus révélateur tient dans une loi.

Après que des juges eurent osé perquisitionner, dans l’affaire Borrel, jusqu’à l’Élysée, dans l’affaire Clearstream, jusqu’au siège de la DGSE, la loi de programmation militaire 2009-2014 a discrètement étendu le secret-défense à des lieux entiers, et non plus à de simples documents (source Syndicat de la magistrature).

Quand un juge gêne, on ne change pas le juge.

On change la loi.


TRENTE ANS POUR ENTERRER UN MORT

On imagine le crime parfait comme un meurtre sans preuve.

L’affaire Borrel raconte autre chose : un crime dont les preuves existent, dont l’assassinat est reconnu, et qui demeure pourtant impuni.

Le crime parfait, ici, ne tient pas dans le meurtre.

Il tient dans l’usure.


30 ans.

C’est le temps qu’aura duré, à ce jour, l’enlisement.

Les juges se sont succédé, une rotation qu’Élisabeth Borrel décrit comme "un moyen technique parmi tant d’autres à la discrétion des autorités françaises pour gagner du temps" et "protéger les auteurs et commanditaires" (source Afrik.com).

Les mandats d’arrêt internationaux délivrés en 2006 n’ont jamais été suivis d’effet (source France 3 Normandie).

Le principal suspect désigné par le témoin et par la veuve est aujourd’hui chef d’État, protégé par l’immunité, et envisage à 77 ans un sixième mandat (source ZyAfrik).


Et pourtant, la France a été rattrapée.

En 2015, la Cour européenne des droits de l’homme l’a condamnée dans le cadre de cette affaire, pointant des atteintes au procès équitable et à la liberté d’expression (source Syndicat de la magistrature).

En mars 2020, le tribunal judiciaire de Paris a reconnu l’État français coupable de fautes graves pour ses dysfonctionnements (source allAfrica).

Deux verdicts qui disent la même chose : ce n’est pas seulement Djibouti qui a failli.

C’est la République.


Élisabeth Borrel, magistrate elle-même, a passé sa vie à réclamer ce qu’on refuse à son mari.

Elle le dit sans détour : "J’ai vu s’effondrer tout ce en quoi je croyais : l’État de droit" (source France 3 Normandie).


DOUBLE MORT

Dans cette série, nous suivons une idée simple : le crime politique ne disparaît jamais, il se dissimule mieux.

L’affaire Borrel en est la démonstration la plus crue, parce qu’ici, justement, presque rien n’est dissimulé.

On sait que le suicide est un mensonge, l’autopsie l’a établi.

On sait vers qui les soupçons remontent, le témoin l’a dit, la veuve l’accuse, des mandats d’arrêt l’ont écrit.

On sait pourquoi rien n’avance, la base militaire, les millions, le secret-défense.

Tout est sur la table.

Et tout le monde regarde ailleurs.

C’est cela, le vrai vertige.

Bernard Borrel n’a pas été tué qu'une fois, dans un ravin de Djibouti.

Il a été tué une seconde fois, lentement, par une machine d’État qui a préféré une alliance à un magistrat, une base navale à la vérité, le secret à la justice.

Le premier crime a duré une nuit.

Le second dure depuis 30 ans, et il se commet à visage découvert, dans nos institutions, en notre nom.

Si nous ne voyons pas toujours ces crimes, c’est parce qu’ils sont mieux dissimulés.

Mais quand, comme ici, ils se déroulent en pleine lumière et qu’on les laisse faire, alors ce n’est plus la dissimulation qui les protège.

C’est notre propre silence.



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