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Chronique 25 - L’architecte de l’ombre

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 12 mars
  • 7 min de lecture

Comment Elon Musk est devenu l’architecte de l’internationale néofasciste.


Il y a des personnages qui circulent en périphérie de notre regard sans qu’on les nomme vraiment.

On parle de Trump, du RN, de l’AfD, de la montée des droites radicales en Europe, mais rarement de celui qui tire les fils entre eux.

Pourtant, si l’on cherche un nœud commun dans ce réseau transnational qui réorganise le monde politique depuis cinq ans, on finit toujours par arriver au même nom :

Elon Musk.

Pas comme bouffon médiatique.

Pas comme excentrique milliardaire.

Comme architecte.


Lucie Fourcade

L’ACHAT D’UN MÉGAPHONE PLANÉTAIRE

En octobre 2022, Elon Musk rachète Twitter pour 44 milliards de dollars.

À l’époque, la presse économique s’interroge : pourquoi un tel prix pour une plateforme déficitaire ?

On parle de vanité, de caprice de milliardaire. On se trompe d’analyse.


Depuis ce rachat, l’algorithme de X a évolué pour “privilégier les discours clivants et trompeurs”, selon Nina Jankowicz, ancienne directrice exécutive d’une commission officielle sur la désinformation aux États-Unis (source RTS)

Ce n’est pas un dysfonctionnement. C’est une orientation délibérée.


Des chercheurs affirment qu’il existe des preuves crédibles selon lesquelles Musk a trafiqué les algorithmes de la plateforme pour se booster lui-même ou pour invisibiliser d’autres comptes (source RTS).

La plateforme est devenue, sous son contrôle, un instrument de diffusion massive de l’idéologie qu’il entend promouvoir.


Et cette idéologie est identifiable.

Selon l’historien Johann Chapoutot, Musk cultive “une vision viriliste, homophobe, raciste, antisémite du monde”.

Les médias dénoncent de fréquents dog whistle (anglicisme désignant des propos politiques qui semblent anodins au grand public, mais adressent un message spécifique à un groupe ciblé) de sa part envers les communautés de suprémacistes blancs, antisémites et complotistes.

Notons la réintégration d’utilisateurs bannis pour leurs propos extrémistes, parmi lesquels le néonazi Andrew Anglin, et l’usage récurrent de références propres aux réseaux d’extrême-droite (source Wikipédia).


Twitter/X n’était pas un achat capricieux.

C’était l’acquisition d’un mégaphone planétaire.


LA FABRIQUE ALGORITHMIQUE DU RESSENTIMENT

On peut désormais le mesurer avec précision.

À l’occasion des 100 jours de Donald Trump à la Maison Blanche, une enquête conjointe de franceinfo, la RTBF et France 24 a analysé plus de 15 000 tweets d’Elon Musk, publiés entre novembre 2024 et avril 2025, grâce à un outil d’analyse sémantique par intelligence artificielle.

Elle conclut qu’Elon Musk utilise son réseau pour amplifier l’extrême-droite en Europe (source franceinfo).

En jouant sur les émotions et en les amplifiant grâce à ses plus de 200 millions d’abonnés, Elon Musk est devenu un acteur politique d’influence à part entière en Europe.

Ses tweets politiques atteignent régulièrement plusieurs dizaines de millions de vues en quelques heures (source RTS).


La méthode est documentée.

Ses messages sont le plus souvent des réponses très courtes (un émoji, une onomatopée) lui permettant d’obtenir un maximum d’effet en produisant un minimum d’effort, selon le chercheur David Chavalarias, directeur de recherche au CNRS et auteur de Toxic Data (source RTBF).

Le fascisme du XXIe siècle tient parfois en un émoji.

C'est plus efficace, et ça laisse les mains libres.


Les résultats sont mesurables.

Avant d’interagir avec Elon Musk, l’influenceuse d’extrême-droite allemande Naomi Seibt comptabilisait 1 117 likes sur la période analysée.

Après avoir été citée et retweetée par le patron de X, elle a connu une augmentation de 624 % de ses likes et de 781 % de ses retweets (source France 24).


Ce phénomène n’est pas limité à l’Allemagne.

Tommy Robinson, ancien membre du parti fasciste British National Party et cofondateur de la ligue anti-islam English Defence League, banni de Twitter en 2018, a vu son compte rétabli en novembre 2023.

Depuis, son audience a explosé, passant de 413 000 abonnés à 1,7 million, grâce à un algorithme favorisant les contenus extrêmes et à l’amplification directe de Musk lui-même, qui a partagé ses publications lors des émeutes racistes au Royaume-Uni à l’été 2024 (source Gigawatts.fr).

Musk financerait également la défense juridique de Robinson, poursuivi en vertu du Terrorism Act.

Selon un éminent avocat britannique, la facture pour une telle défense pourrait aisément atteindre un demi-million de livres sterling (source Gigawatts.fr).


LE CARNET D’ADRESSES DE L’EXTRÊME-DROITE MONDIALE

La cartographie politique de Musk est aujourd’hui parfaitement lisible.

Il n’improvise pas. Il construit.


En décembre 2024, il déclare sur X : “Seule l’AfD peut sauver l’Allemagne”.

Ce message n’est pas une opinion isolée.

Il a poursuivi avec une tribune dans le journal Welt am Sonntag et avec une discussion en direct sur X avec la co-dirigeante de l’AfD, Alice Weidel (source France 24) 

Lors d’un meeting de l’AfD fin janvier 2025, Musk a déclaré : “Les enfants ne devraient pas se sentir coupables des péchés de leurs parents, de leurs arrière-grands-parents. On se concentre trop sur la culpabilité passée, il faut dépasser cela”.

Ces propos font clairement référence au passé nazi de l’Allemagne (source franceinfo).


Pour la France, Musk s’est prononcé pour l'acquittement de Marine Le Pen le 4 avril 2025, suite à sa condamnation pour détournement de fonds publics.

La cheffe de file du RN a été mentionnée au total dans 13 posts du milliardaire (source RTBF)

Sa réaction à la condamnation est symptomatique de sa rhétorique : il écrit que “lorsque la gauche radicale ne peut pas gagner par le vote démocratique, elle abuse du système judiciaire pour emprisonner ses adversaires” (source franceinfo).


Plus révélateur encore : le milliardaire a participé par visioconférence à un grand meeting tenu les 7 et 8 février 2025 à Madrid, réunissant les principaux leaders de l’extrême-droite européenne : Viktor Orbán, Marine Le Pen, Matteo Salvini, Geert Wilders, sous la présidence du chef de Vox, Santiago Abascal (source Toute l’Europe)

Le gotha de l'autoritarisme européen, réuni en visioconférence.

Il manquait juste le service traiteur.

Ce sommet, sobrement baptisé “Ultra”, n’était pas une conférence d’idées. C’était une réunion de coordination.


QUAND UN MILLIARDAIRE JOUE À GOUVERNER

Musk n'est pas seulement un agitateur numérique.

Il a exercé, pendant plusieurs mois, un pouvoir d'État direct aux États-Unis.

Lancé le premier jour du second mandat de Trump, le Département de l'Efficacité gouvernementale (le DOGE) avait une mission affichée : réduire les dépenses publiques. Licenciements de masse, contrats climatiques annulés, aide étrangère sabordée, protection des consommateurs financiers démantelée (source Wikipédia).

Le tout conduit par un homme qui n'était officiellement qu'un "employé spécial" : statut choisi précisément pour échapper aux obligations de transparence et éviter de divulguer ses finances (source Wikipédia).


Le bilan chiffré est éloquent.

Musk promettait 2 000 milliards d'économies. Puis 1 000.

Le DOGE revendique finalement 160 milliards selon ses propres données, et Musk lui-même a reconnu : "Nous avons été efficaces, mais pas autant que je l'aimerais" (source franceinfo).

Le Wall Street Journal, lui, estime les économies réelles à 2,6 milliards de dollars (source La Libre).


Ce qui a été détruit, en revanche, est bien réel : 280 000 fonctionnaires remerciés dans 27 agences gouvernementales.

Un personnel fédéral "sidéré, démoralisé, très abîmé", selon Ludivine Gilly, directrice de l'observatoire Amérique du Nord de la fondation Jean Jaurès.

"L'effet de ces coupes à l'avenir sera bien pire que les supposées économies réalisées", ajoute-t-elle (source RTS).


Et pendant ce temps, Musk accédait aux données personnelles de millions d'Américains, ainsi qu'aux données de ses potentiels concurrents économiques (source RTS).

Conflit d'intérêts béant.

Jamais résolu. Jamais sanctionné.

Pratique, d'être à la fois le pompier et le pyromane.


UNE TRAJECTOIRE, PAS UN ACCIDENT

On commet une erreur d’analyse en traitant les interventions de Musk comme des coups d’humeur imprévisibles.

Sa trajectoire est cohérente, documentée, et ancienne.

Un homme prévisible, au fond. C'est presque rassurant...


Lors du premier mandat présidentiel de Donald Trump, Musk est devenu son conseiller officieux.

Alors que ses positions ont continué de s’orienter vers l’extrême-droite, il est devenu l’un des plus importants soutiens de l’ancien président en vue de sa réélection en 2024, dont il est le deuxième plus gros contributeur financier (source Wikipédia).

Pour le politologue Erwan Lecœur, Musk défend les partis d’extrême-droite avant tout par connivence idéologique : “Son engagement a glissé vers une droite très conservatrice, voire vers l’extrême-droite depuis le confinement” (source franceinfo).


La promotion par Musk de l’extrême-droite fasciste correspond à ses propres inclinations politiques, qui remontent à ses origines familiales dans l’Afrique du Sud de l’apartheid (source WSWS).

Ce n’est pas un homme qui se radicalise par désœuvrement.

C’est un homme qui dispose désormais des moyens (financiers, technologiques, politiques) de façonner le monde qu’il imagine.

Un monde sans État régulateur, sans presse indépendante, sans contre-pouvoirs syndicaux ou judiciaires.

Un monde où les milliardaires décident.


NOMMER CE QU’ON VOIT

Ce qui rend Elon Musk particulièrement dangereux, ce n'est pas sa richesse.

D'autres fortunés ont existé sans remodeler la politique mondiale.

Ce qui le distingue, c'est la combinaison : un capital de 700 milliards de dollars, une plateforme de 200 millions d'abonnés dont il contrôle les algorithmes, des accès directs à des gouvernements, et une idéologie cohérente qu'il déploie méthodiquement.

Et il le fait en pleine lumière.

Pas dans l'ombre. Pas en secret.

Devant nous, avec nos outils, sur nos écrans, financé en partie par nos clics et notre attention.

C'est peut-être ça, le détail le plus vertigineux : l'internationale néofasciste qui se structure sous nos yeux n'a pas besoin de se cacher.

Elle compte sur notre sidération.

Sur notre fatigue.

Sur notre difficulté à nommer ce qui se passe quand ça se passe trop vite, trop fort, trop grand.

Alors nommons-le.

Ce réseau n'est pas un mouvement spontané né du peuple.

Il a un architecte, une stratégie, un agenda.

Il a des alliés dans chaque capitale européenne, un mégaphone de 200 millions d'abonnés, et un homme qui a décidé que la démocratie était un obstacle à ses intérêts.


Nommer ne suffit pas. Mais se taire, c'est déjà capituler.



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Plus nous sommes nombreux à nommer les choses, moins elles peuvent avancer dans l’ombre.

Parce qu'il n'y a pas de résistance possible sans conscience collective.

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