Chronique 124 - Iran–USA : tous ces morts pour quoi ?
- Lucie Fourcade
- il y a 12 heures
- 5 min de lecture
Le récit d’un triomphe, la réalité d’un gâchis.
40 fois, la victoire fut promise.
Le 16 juin, on en a dévoilé les termes.
15 semaines de guerre, des milliers de morts, et pour solde de tout compte, l’engagement à négocier ce qui était déjà proposé avant le premier missile.

LA BLAGUE OBSCÈNE QUE LES USA APPELLENT "ACCORD"
Donald Trump avait annoncé cet accord une quarantaine de fois depuis le déclenchement des hostilités, fin février (source RTBF).
Le 16 juin, les autorités américaines en ont enfin dévoilé le texte, et un haut responsable a parlé d’une "victoire majeure" à propos de l’engagement iranien (source France 24).
Il faut s’arrêter sur la nature de ce texte.
Ce n’est pas un accord : c’est un protocole d’accord, un mémorandum qui sert de cadre à des négociations de fond qui n’ont pas encore commencé.
Les termes restent assez flous pour que chaque acteur présente l’étape sous le jour le plus favorable (source RTBF).
Téhéran revendique sa victoire.
Washington revendique la sienne.
Quand tout le monde proclame avoir gagné, c’est généralement que la guerre n’a tranché rien d’essentiel.
Examinons alors, une à une, les trois pièces que l’on nous présente comme le butin de ce conflit.
LE MÊME ENGAGEMENT, DES MILLIERS DE MORTS PLUS TARD
La première pièce, c’est la dilution de l’uranium enrichi.
Dans le protocole, Téhéran s’engage à diluer ses stocks "dans le cadre de négociations à venir sous 60 jours", contre une levée des sanctions (source France 24).
Or cette offre n’est pas née de la guerre.
Dès février 2026, le directeur de l’Organisation iranienne de l’énergie atomique, Mohammad Eslami, déclarait publiquement que l’Iran était prêt à diluer son uranium enrichi à 60 % en échange de la levée des sanctions (source Euronews).
À cette date, des négociations directes se tenaient déjà : à Mascate le 6 février, à Genève le 27 février (source Wikipédia).
La guerre a commencé le lendemain, le 28 février.
Le seul "acquis" concret de ce protocole était donc proposé avant le premier bombardement.
Et il n’est même pas acquis : ce que le texte enregistre, c’est la promesse de négocier sous deux mois une dilution déjà présentée.
On a fait la guerre pour arracher l’engagement de discuter ce qui était sur la table.
LES 300 MILLIARDS QUI NE RACHÈTENT RIEN
La deuxième pièce porte un chiffre spectaculaire.
Les États-Unis s’engagent, avec leurs partenaires régionaux, à faciliter le déblocage d’un fonds d’au moins 300 milliards de dollars pour la reconstruction et le développement de l’Iran, en cas d’accord définitif (source France 24).
Présentée comme une largesse, cette somme dit en réalité l’ampleur du saccage.
On promet de financer la reconstruction de ce que les frappes américano-israéliennes ont elles-mêmes détruit.
Le "cadeau" est la facture des dégâts.
Et il faut poser le chiffre en regard d’un autre.
Pour l’ensemble de l’année 2025, le Programme alimentaire mondial réclamait 16,9 milliards de dollars afin de répondre à la crise mondiale de la faim : de quoi atteindre 123 millions des personnes les plus affamées de la planète (source ONU Info).
Les 300 milliards promis pour relever l’Iran représentent près de 18 fois cet appel annuel. Voilà l’arithmétique morale d’une guerre : des centaines de milliards mobilisés pour détruire puis reconstruire, quand une fraction aurait nourri des continents.
ROUVRIR CE QUI ÉTAIT OUVERT
La troisième pièce est la réouverture du détroit d’Ormuz, que Donald Trump promet "totalement ouvert" le jour de la signature (source RTBF).
Le protocole prévoit un passage des navires commerciaux "sans frais pendant 60 jours uniquement", le temps de déminer et de rétablir le trafic (source RTBF).
Rappelons l’évidence : ce détroit était ouvert et gratuit avant la guerre.
C’est le conflit qui l’a fermé.
Le "rouvrir" ne fait que restaurer un état que la guerre avait elle-même détruit, et la gratuité que l’on vante n’est qu’un sursis de deux mois.
Les données maritimes confirment l’illusion : le trafic reste comparable à celui d’avant l’accord, autour de huit passages par jour (source France 24).
On célèbre comme une conquête le retour à la case départ.
LE VRAI PRIX D’UN FAUX TRIOMPHE
Voilà donc le butin : une promesse déjà offerte, une facture de reconstruction, un retour au statu quo.
En face, le coût.
En Iran, les frappes américano-israéliennes ont fait au moins 1 900 morts et 20 000 blessés, selon un bilan de la Croix-Rouge internationale (source Boursorama).
Au Liban, près de 4 mois de bombardements israéliens ont fait plus de 3 700 morts et plus d’un million de déplacés (source RTBF).
Un bilan que la propagande de tous les belligérants rend difficile à établir (source Wikipédia).
Tous les analystes décrivent un immense gâchis : une guerre qui a coûté des milliers de vies sans améliorer la sécurité régionale, comme cela avait pourtant été promis (source RTBF).
Pire : la guerre a peut-être aggravé le danger qu’elle prétendait écarter.
L’Agence internationale de l’énergie atomique a perdu la trace de 440 kilogrammes d’uranium enrichi à 60 %, qu’elle ne peut plus vérifier depuis juin 2025 (source ONU Info).
Le programme nucléaire iranien est devenu plus opaque, et la volonté du régime de se doter de l’arme s’en est trouvée attisée (source Wikipédia).
Quant au vainqueur, les spécialistes le désignent, et ce n’est pas Washington.
"À ce stade, le grand gagnant semble être le régime iranien", analyse Elizabeth Sheppard Sellam, professeure de relations internationales à l’université de Tours : il reste au pouvoir, voit les sujets sensibles reportés à plus tard, et retrouve une marge de manœuvre économique et diplomatique (source RTBF).
Le régime que l’on prétendait affaiblir sort renforcé ; les monarchies du Golfe, alliées de l’Occident, en ressortent affaiblies (source RTBF).
Reste une dernière question : à qui profite le mot "victoire" ?
À ceux qui en ont besoin.
Les analystes stratégiques relèvent que le récit d’une victoire contre l’Iran sert l’agenda électoral de Benyamin Netanyahou, à l’approche d’élections israéliennes (source FRS).
La victoire n’est pas un fait militaire.
C’est un produit politique.
CE QUE RETIENDRA L’HISTOIRE
Une guerre de 15 semaines.
Des milliers de morts.
Un million de vies déplacées.
Et au bout : l’engagement à négocier une offre antérieure au premier missile, la promesse de payer les ruines, le droit de repasser par un détroit que l’on avait soi-même fermé.
Ce n’est pas une victoire.
C’est un gâchis que l’on maquille en triomphe, parce qu’aucun de ses responsables ne peut se résoudre à avouer qu’il a tué pour rien.
Ce que font les États-Unis, ce que fait Israël, lorsqu’ils transforment un retour à la case départ en récit de puissance, ce ne sont pas des faits d’armes.
C’est la honte de notre époque.
Et quand les livres d’Histoire raconteront ces mois, ils ne retiendront pas l'idée d'une victoire.
Ils retiendront les morts que personne n’a voulu compter.
Ils retiendront une mascarade obscène, mise en scène par des fascistes mal nommés.
Ils retiendront le silence d'un monde face à l'indécence des bombes.
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