Chronique 26 - De la mairie à l'Élysée : le plan silencieux du RN
- Lucie Fourcade
- 13 mars
- 6 min de lecture
Le RN joue 2027 dès le premier tour des municipales : voici comment.
Derrière la bataille des mairies se joue une opération d'une tout autre ampleur : la conquête méthodique des institutions de la République, étape par étape, jusqu'en 2027.
Vous méritez de savoir comment fonctionne cette mécanique.
Elle est précise, documentée, et elle tourne en ce moment même.

UN SÉNAT INACCESSIBLE... POUR L'INSTANT
Quand vous entendez "élections municipales", vous pensez mairie, proximité, quotidien.
C'est le cadre dans lequel ce scrutin est presque toujours présenté.
Mais ce cadre est incomplet, et le Rassemblement National le sait mieux que quiconque.
Aujourd'hui, le RN ne compte que trois sénateurs au Palais du Luxembourg.
Or, pour former un groupe parlementaire au Sénat, il en faut dix.
Ce seuil n'est pas anodin : un groupe parlementaire, c'est le droit d'intervenir dans les débats, de déposer des amendements en commission, de siéger dans les instances de gouvernance de la chambre haute.
Sans groupe, on existe à peine.
Avec un groupe, on pèse.
Le Sénat n'est pas élu directement par les citoyens.
Il est élu par environ 162 000 "grands électeurs" : des maires, des adjoints, des conseillers municipaux et leurs délégués.
Et voilà le nœud de tout ce qui suit : le 22 mars 2026, le lendemain du second tour des municipales, les nouveaux élus municipaux deviendront de plein droit les grands électeurs des élections sénatoriales de septembre 2026.
La composition des conseils municipaux détermine donc directement la composition future du Sénat (source Public Sénat).
LA MÉCANIQUE DES GRANDS ÉLECTEURS
Ce lien entre municipales et sénatoriales est peu enseigné, peu médiatisé, et pourtant fondamental pour comprendre la stratégie du RN.
Décortiquons-le.
Dans les communes de moins de 1 000 habitants (soit la grande majorité des 34 875 communes françaises), le conseil municipal tout entier constitue le collège des grands électeurs.
Dans les communes plus importantes, des délégués supplémentaires s'y ajoutent.
Au total, près des trois quarts des grands électeurs sont des conseillers municipaux ou des représentants de petites communes rurales.
Le RN a compris depuis longtemps ce que pouvaient lui apporter les grands électeurs.
Dès 2023, sans détenir la moindre mairie en Seine-et-Marne, le parti a réussi à faire élire un sénateur dans ce département (Aymeric Durox) en convainquant des conseillers municipaux isolés de voter pour lui.
La leçon a été retenue, et transformée en doctrine (source La Relève et La Peste).
Selon Émeric Bréhier, directeur de l'Observatoire de la vie politique à la Fondation Jean-Jaurès, la formation d'un groupe RN au Sénat en 2026 est "désormais actée" : "Je ne vois pas comment ils pourraient échouer dans le Pas-de-Calais, où des villes comme Béthune, Lens ou Liévin peuvent basculer" (source TIME France).
LA CHARTE SECRÈTE DU RN
Le RN ne s'est pas contenté d'espérer.
Il a construit un dispositif d'une redoutable cohérence, présenté publiquement en décembre 2025 sous le nom de "charte d'engagement" (source Rassemblement National).
Le principe est simple : le RN propose son soutien logistique et militant à des candidats qui se présenteront aux municipales "sans étiquette" ou "divers droite", notamment dans les petites communes rurales où l'étiquette partisane est perçue comme un frein.
En échange, ces candidats signent un document en treize points qui engage trois types d'obligations.
D'abord, des engagements programmatiques : priorité à la sécurité, lutte contre l'immigration, défense du patrimoine local. Des thématiques RN, habillées en gestion de proximité.
Ensuite, une obligation sénatoriale : une fois élus, les signataires s'engagent à soutenir les candidats du RN lors des sénatoriales de septembre 2026.
Enfin, une obligation présidentielle : ces élus s'engagent à accorder leur parrainage au candidat RN pour l'élection présidentielle de 2027. Car pour se présenter à la présidentielle, il faut recueillir 500 signatures d'élus habilités, et les maires en constituent 85 % (source Public Sénat).
La charte est confidentielle par défaut.
"Ce sera à la discrétion du signataire s'il souhaite afficher son soutien", explique Julien Sanchez, directeur RN de la campagne des municipales (source Public Sénat).
Mais la menace de publication plane sur celui qui ne respecterait pas ses engagements. Ce n'est pas un accord entre amis. C'est un contrat.
L'INFILTRATION SILENCIEUSE
La logique du dispositif est imparable, et ses architectes ne s'en cachent pas.
"Pile on gagne, face on gagne", résume un cadre du parti cité par Public Sénat (source Public Sénat).
Comprendre : si une liste soutenue par le RN remporte la mairie, elle applique le programme et fournit des grands électeurs acquis. Si elle perd, les conseillers municipaux d'opposition restent dans le collège électoral et peuvent tout de même peser aux sénatoriales.
Le sénateur Aymeric Durox assume ainsi avoir "noyauté une cinquantaine de listes" en Seine-et-Marne, avec "quatre ou cinq personnes" du RN sur chacune.
Cette infiltration discrète des conseils municipaux est une stratégie de peuplement du corps électoral sénatorial, indépendante du résultat dans la mairie elle-même (source Franceinfo).
Au niveau national, le RN présente en 2026 environ 650 listes sous ses propres couleurs, contre 302 en 2020.
Mais ce chiffre masque l'essentiel : le parti a aussi investi des dizaines, voire des centaines de listes "sans étiquette" à travers un réseau discret animé par ses 123 députés, chacun chargé de repérer et de soutenir des candidats locaux dans leurs circonscriptions (source Fondation Jean-Jaurès).
Il est donc capital de se renseigner sur les affinités des listes présentées aux élections municipales.
Inutile de vous dire que c'est souvent un secret bien gardé.
DE LA MAIRIE À L'ÉLYSÉE : LE CHEMIN BALISÉ
Pourquoi le Sénat ?
Ce n'est pas une chambre anodine.
Si elle ne peut pas renverser un gouvernement, elle est un passage obligé de toute navette parlementaire.
Elle représente constitutionnellement les collectivités territoriales.
Et, surtout, avoir un groupe au Sénat signifie exister institutionnellement et gagner en légitimité : tribunes, questions au gouvernement, commissions d'enquête, propositions de loi.
Pour le RN, l'objectif annoncé est de tripler son nombre de sénateurs, soit atteindre ou dépasser le seuil de dix nécessaire pour constituer un groupe.
Ludovic Pajot, directeur RN de campagne des sénatoriales, ne cache pas l'ambition : "C'est un objectif ambitieux, mais ce n'est pas inatteignable" (source Public Sénat).
Les territoires ciblés sont précis.
Dans le Pas-de-Calais, les experts s'attendent à des gains significatifs si Lens, Béthune ou Liévin basculent.
Dans le Sud-Est (Var, Bouches-du-Rhône, Alpes-Maritimes, Vaucluse, Gard), la droite traditionnelle est fragilisée, et le RN espère capitaliser sur sa percée.
"Si on prend Toulon, on se bat directement pour deux sièges. Si Éric Ciotti prend Nice, c'est un siège assuré voire deux", calcule un élu interrogé par l'AFP (source AFP).
Au-delà du Sénat, il y a 2027.
Les maires élus en mars 2026 seront habilités à parrainer les candidats à la présidentielle.
Marine Le Pen, déclarée inéligible après sa condamnation dans l'affaire des assistants parlementaires, ou Jordan Bardella, ou tout autre candidat RN, aura besoin de ces 500 signatures.
La charte municipale, c'est aussi une banque de parrainages.
CE QUE CELA CHANGE POUR NOUS
La démonstration est faite : les élections municipales ne sont pas une fin.
Elles sont la première pièce d'un édifice institutionnel que le RN construit méthodiquement, élection après élection, mandat après mandat.
Ce qui rend ce dispositif redoutable, c'est précisément son invisibilité.
La charte est confidentielle.
Les listes infiltrées se présentent sans étiquette.
Les candidats soutenus n'affichent pas leur allégeance.
L'opération se déroule dans les angles morts de l'attention médiatique, là où personne ne regarde parce que personne ne pense qu'il y a quelque chose à voir.
Le grand public ne fait pas le lien entre le bulletin glissé dans l'urne un dimanche de mars et la composition du Sénat en septembre, puis les parrainages pour l'Élysée en 2027.
Le RN, lui, fait ce lien depuis des années.
Il a nommé un directeur de campagne spécifique aux sénatoriales dès 2025.
Il a construit une charte en treize points.
Il a mobilisé ses 123 députés comme agents territoriaux d'une stratégie nationale.
Ce n'est pas de la politique locale.
C'est de l'ingénierie institutionnelle, conduite avec une patience et une cohérence que ses adversaires n'ont pas encore su lui opposer.
Comprendre cette mécanique, c'est déjà refuser d'en être la variable passive.
Chaque mairie compte.
Chaque conseiller municipal compte.
Et chaque électeur qui saisit ce qui se joue réellement devient un point de résistance dans un système conçu pour fonctionner dans l'indifférence.
Ils comptent sur notre méconnaissance. Ne leur faisons pas ce cadeau.
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