Chronique 129 - Comment la France a dompté Hollywood
- Lucie Fourcade
- il y a 5 jours
- 7 min de lecture
Depuis 80 ans, l’exception culturelle protège notre cinéma et finance la création. De quoi prouver que la souveraineté est possible. Mais jusqu’à quand ?
Il existe en France une arme qui soustrait tout un secteur à la loi du plus fort.
Elle a près de 80 ans.
Elle fonctionne.
Et elle est aujourd'hui en danger.

LA PREUVE PAR L’EXEMPLE
Dans ma chronique sur ArcelorMittal, j'ai décrit un renoncement.
Une industrie stratégique livrée à un groupe multinational, des hauts-fourneaux éteints, un État réduit au rôle de spectateur.
La leçon semblait limpide : face à un marché mondialisé, face à un géant, la puissance publique ne pourrait rien.
Le déclin serait une fatalité.
Cette leçon est fausse.
Car il existe un domaine où la France a fait l’inverse exact.
Un domaine où, depuis près de 80 ans, elle protège un secteur entier de la loi du plus fort, et où elle gagne.
Ce domaine, c’est le cinéma.
Et l’outil qui le protège porte un nom que presque personne ne connaît : l’exception culturelle.
C’est une étrangeté française.
Pendant que nos aciéries fermaient, nos salles obscures résistaient.
Pendant qu’on nous expliquait qu’on ne pouvait rien faire contre les multinationales, un dispositif discret obligeait les plus grandes entreprises du monde à financer nos films.
La différence entre ces deux histoires ne tient pas à la taille de l’adversaire.
Elle tient à un choix.
Pour le cinéma, nous avons décidé de nous battre.
Pour l’acier, nous avons décidé de renoncer.
Cette chronique raconte ce que nous savons faire.
Et, à la fin, ce que certains s’emploient à détruire.
LE BLOCKBUSTER AMÉRICAIN PROTÈGE LE FILM FRANÇAIS
Tout commence en 1946.
La guerre vient de s’achever.
Les films américains, retenus pendant l’Occupation, déferlent sur les écrans français.
La même année, les accords Blum-Byrnes lèvent les quotas qui protégeaient nos salles, en échange d’un allègement de la dette française.
Le cinéma national risque l’étouffement.
La réponse est votée à l’unanimité par l’Assemblée constituante : la création du Centre national du cinéma.
Deux ans plus tard, en 1948, naît l’idée décisive : une taxe sur chaque billet vendu en salle, reversée à un fonds qui ne finance que les films français (source Sénat).
Le génie tient en une phrase : faire payer tout le monde, sans que nul ne le sente.
Chaque billet vendu, pour le film d’auteur le plus confidentiel comme pour le blockbuster américain le plus tonitruant, verse la même petite part à un pot commun.
Le spectateur ne choisit pas : qu’il vienne voir Hollywood ou le cinéma indépendant, il finance la création française.
Les œuvres qui triomphent paient pour celles qui cherchent, qui osent, qui prennent des risques.
Et comme la contribution est minuscule, indolore, prélevée à la source, nul ne songe à la contester.
Au fil des décennies, le système s’étend.
Des quotas imposent aux radios de diffuser 40 % de chansons françaises, aux télévisions de réserver une large part de leurs programmes à des œuvres européennes.
Un crédit d’impôt encourage les tournages sur le sol national.
Le principe ne varie jamais : la culture n’est pas une marchandise comme les autres, et l’on peut organiser sa protection sans demander un centime au contribuable.
Car c’est là le détail que l’on oublie toujours : le CNC ne coûte rien à l’État.
Pas un euro d’impôt.
Il est financé par le cinéma lui-même (les billets), et désormais les abonnements aux plateformes.
Un fleuron industriel qui s’autofinance.
Et personne n'en sait rien.
ARRACHÉE À LA LOI DU MARCHÉ
Ce modèle, la France a dû le défendre bec et ongles, diplomatiquement.
La grande bataille a lieu en 1993.
Cette année-là, les négociations commerciales mondiales, connues sous le nom d’Uruguay Round, touchent à leur fin.
Les États-Unis veulent appliquer à la culture les règles du libre-échange : un film, pour eux, est un produit comme un autre, qui doit circuler sans entrave ni soutien protecteur.
Si cette logique l’emporte, tous les mécanismes européens d’aide au cinéma deviennent illégaux.
Le CNC, les quotas, les subventions : balayés.
La France, entraînant l’Europe derrière elle, refuse.
Elle obtient que l’audiovisuel soit purement et simplement exclu de l’accord.
C’est ce refus qui prend un nom : l’exception culturelle (source Persée).
Retenons bien ce qui se joue là.
La souveraineté culturelle n’a pas été un cadeau, ni un héritage tombé du ciel.
Elle a été arrachée, dans un rapport de force, contre la première puissance économique du monde.
Il a fallu une volonté politique pour affirmer qu’une œuvre n’est pas une savonnette, et que ce qui raconte qui nous sommes ne se négocie pas au poids.
C’est exactement la leçon qui a manqué dans l’affaire ArcelorMittal.
Personne ne nous a forcés à abandonner l’acier.
Comme pour le cinéma en 1993, il aurait fallu une volonté.
Elle a fait défaut.
LES GÉANTS CONTRAINTS D’ARROSER LE POTAGER
Un dispositif né en 1946 aurait pu se fossiliser.
Il a fait l’inverse : il s’est adapté à chaque révolution technologique.
La dernière en date porte un nom que nous connaissons tous : le streaming.
Quand Netflix, Disney+ et Amazon sont arrivés en France, ils ont capté des millions de spectateurs sans verser un centime à la création française.
L’asymétrie était totale : nos chaînes finançaient le cinéma, les géants américains se servaient.
La France a répondu.
En 2021, le décret SMAD impose à toute plateforme visant le public français d’investir au moins 20 % de son chiffre d’affaires réalisé en France dans la production française et européenne.
Avant ce décret : zéro.
Depuis : plusieurs centaines de millions d’euros chaque année (400 millions en 2024 - source CNC).
Les géants qui vidaient le potager sont désormais obligés de l’arroser.
Et les résultats sont là, têtus.
La France est le seul pays d’Europe où les films nationaux font mieux que les films américains en salles.
Elle possède le réseau de salles le plus dense au monde : plus de 6 300 écrans, du multiplexe de centre-ville au cinéma de village.
Le secteur représente plus de 200 000 emplois directs (source la SRF).
Et, répétons-le, tout cela ne coûte pas un euro au budget de l’État.
Il y a même une ironie savoureuse.
En 2025, Donald Trump a annoncé vouloir taxer à 100 % tous les films produits hors des États-Unis, au nom de la "sécurité nationale" et d’une industrie qu’il dit "mourante" (source CNN).
Le pays qui, en 1993, exigeait que la culture se plie à la loi du marché réclame aujourd’hui un mur douanier pour protéger son cinéma.
L’apôtre du libre-échange découvre les vertus de la protection.
La France, elle, n’a jamais eu besoin d’un mur : elle avait une politique.
Le modèle est si efficace qu’il s’exporte.
En décembre 2025, le Québec a voté à l’unanimité une loi affirmant sa souveraineté culturelle, imposant à son tour des quotas de contenus francophones aux plateformes (source Le Devoir).
La méthode française fait des émules.
Ce système n’est pas parfait : certaines aides se dispersent, des créateurs vivent dans la précarité, et le débat sur ses défauts est légitime.
Mais un outil perfectible n’est pas un outil à détruire.
Et ses résultats, eux, ne se discutent pas.
PROTÉGER POUR MIEUX PARTAGER
Avant d’aller plus loin, levons un malentendu, car c’est sur lui que prospèrent les mauvaises lectures.
Protéger son cinéma, ce n’est pas se barricader.
La même France qui défend ses films est l’un des pays les plus ouverts au monde : ses musées exposent l’art de toute la planète, ses festivals mettent chaque année un pays étranger à l’honneur, ses villes multiplient les jumelages et les partenariats.
La protection est la condition de l’échange, non son contraire.
Une nation qui ne produit plus rien d’elle-même ne dialogue pas avec le monde : elle se contente de le consommer.
On défend un patrimoine et un savoir-faire pour avoir, justement, quelque chose à partager.
Cette distinction n’est pas un détail.
Car un mot est en train d’être détourné.
L’extrême-droite aime brandir l’expression "souveraineté culturelle".
Mais elle lui donne un sens identitaire : défendre une "identité française" qu’elle dit menacée par l’extérieur, par l’étranger, par l’autre.
C’est l’exact opposé de l’exception culturelle, qui ne protège pas une pureté contre des personnes, mais une diversité de création contre l’uniformisation marchande.
Et voici la preuve que cette "souveraineté" brandie par l’extrême-droite est un leurre : ceux qui en parlent le plus fort sont précisément ceux qui veulent détruire l’instrument qui la rend réelle.
Lors de l’examen du budget 2026, un député du Rassemblement national a déposé un amendement visant à supprimer le CNC, décrivant le cinéma français comme une gabegie idéologique financée à fonds perdus (source la Grande Conversation).
Les chiffres réduisent ce procès en miettes.
En 2025, le financement public des films français agréés s’élève à 27,5 % de leur coût.
Les aides sélectives, ces fameuses commissions qu’on accuse d’imposer une ligne politique, n’en représentent que 4,5 %.
L’écrasante majorité du soutien passe par un crédit d’impôt automatique, qui ne juge aucune œuvre.
Le cinéma "tenu par la gauche" est une fiction.
Reste un fait brutal : ceux qui prétendent défendre la nation s’attaquent à ce qui la protège vraiment.
Et ils ne sont pas seuls.
Le CNC subit des ponctions budgétaires répétées, tandis que la concentration des médias entre quelques mains, celles de Vincent Bolloré au premier chef, resserre son étau sur le cinéma.
La menace n’a rien d’abstrait.
Elle est en cours.
NOTRE VOIX POUR CEUX QUI N’EN ONT PAS
Revenons à notre point de départ.
ArcelorMittal nous a montré ce qu’est un renoncement.
Le cinéma nous apprend l’inverse : que la souveraineté n’est pas une fatalité, mais une volonté.
Nous savons faire.
Nous le prouvons depuis 80 ans.
Nous savons tenir tête aux géants, obliger les plus puissants à financer notre création, protéger un secteur entier sans dépenser un centime d’argent public.
Ce qui a manqué pour l’acier, ce n’était pas la capacité.
C’était le courage.
Car au fond, nous défendons toujours ce qui a une voix.
Le cinéma en a une : il est visible, prestigieux, applaudi dans le monde entier.
L’acier, lui, n’avait que des ouvriers, et l’on n’entend jamais les ouvriers.
Voilà la vraie leçon.
La souveraineté ne manque pas de moyens.
Elle manque de porte-voix.
Alors si je défends le CNC, ce n’est pas par amour des films subventionnés.
C’est parce qu’il est la preuve vivante qu’un autre chemin existe.
La preuve qu’on peut affronter la loi du plus fort, et l’emporter.
Et c’est à nous, qui avons la parole, de la prêter à ceux qui ne l’ont pas.
Ceux qui nous veulent résignés, spectateurs, impuissants, l’ont parfaitement compris.
C’est pour cela qu’ils s’acharnent à démanteler ce modèle.
À nous de comprendre, à notre tour, qu’il ne raconte pas seulement l’histoire de notre cinéma.
Il dessine une méthode pour tout le reste.
Encore faut-il décider de nous en servir.
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