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Chronique 112 - Carnet de notre monde renversé

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 6 juin
  • 7 min de lecture

Vous aussi, vous vous sentez entouré de paradoxes ?


Un matin, je me suis réveillée dans un monde parallèle.

Un monde impensable que me donne à voir ma télévision.

Un monde où l’on rafle face caméra, où l’on se lève pour un nazi, où le refuge des persécutés ouvre la porte d’honneur aux héritiers de ses bourreaux.


Lucie Fourcade

CET ÉCRAN QUE JE N'AI PAS ÉTEINT

L’écran est allumé.

Je ne l’éteins pas.

Des hommes masqués.

Cagoulés, gantés, harnachés pour la guerre.

Une vitre explose.

Un homme est extrait de sa voiture, plaqué au sol.

Une femme hurle.

Un enfant regarde.

Images suivantes, une rafle de nuit : une centaine de personnes embarquées en quelques heures, pendant qu’un agent de l’État filme la scène et juge, dans sa messagerie interne, que les arrestations sont "merveilleuses" (source Washington Post).

Ils filment leurs propres rafles.

Ils en font du contenu.

C'est l'ICE.

En un an : des centaines de milliers d’expulsions, des effectifs doublés et deux citoyens abattus par balles (source NBC News).


Un autre écran se superpose dans ma tête.

En noir et blanc.

Un vélodrome.

Juillet 1942.

13 000 personnes parquées, 4 000 enfants, raflées par des policiers qui parlaient français.


Le même geste.

80 ans d’écart.

À une différence près : cette fois, les caméras ne détournent pas le regard.

Elles cadrent.


Ce n'est pas un monde parallèle.

Il n’y a que celui-ci.

Le mien.

Celui où je vis depuis toujours sans le regarder.

J’avais 4 ans quand il a basculé.


NÉE APRÈS LA BRÈCHE

Pour comprendre un monde, il faut savoir quand il a commencé.

Le mien avait déjà commencé quand je suis née.


Avant, il y avait une digue.

On l’avait bâtie sur la honte de Vichy, sur les ruines de 1945, et elle tenait.

Derrière elle croupissait tout ce qu’un pays civilisé refuse de laisser remonter : le racisme, le fascisme, le mépris de l’autre érigé en programme.

À cette époque, l’antifascisme n’était pas une insulte : c’était l’honneur du pays, sa fierté vivante, ce qui lui restait de la Résistance.

La digue retenait la fange.

C’était sa fonction, et elle la remplissait.


La brèche s’est ouverte en septembre 1983, à Dreux.

L’extrême-droite y réalisait sa première percée, près de 17% des voix, et la droite parlementaire s’alliait à elle pour emporter la mairie (source INA).

4 élus d’extrême-droite entraient dans un conseil municipal français.

Une première depuis la Libération.

Par cette fissure, la fange a commencé à s'infiltrer.


Je suis née après.

Après la brèche, du mauvais côté du temps, celui qu'on qualifiait pourtant de providence.


Un soir de juin 1991, dans une salle de banquet à Orléans, la fange a coulé au grand jour.

Un homme y parlait d’immigration.

Pas un militant d’extrême-droite.

Jacques Chirac.

Président du grand parti de droite, maire de Paris, futur président de la République.

Il a parlé du "bruit et de l’odeur" des familles immigrées, puis il a précisé que dire cela n’avait rien de raciste (source INA).

La salle a applaudi.

Je ne l’ai pas entendue applaudir.

J’avais 4 ans, je ne savais pas lire.

Mais c’est cet applaudissement qui a réglé la température de l’air que j’allais respirer toute ma vie.

Ce soir-là, le racisme a cessé d’être une honte qu’on dissimule pour devenir un franc-parler qu’on revendique.

Et l’homme qui avait prononcé la phrase ?

On l’a élu président 4 ans plus tard.

On le pleure aujourd’hui comme un sage, une figure aimée, presque un monument national.

Sa phrase, elle, a été gommée de la légende.

La brèche aussi a ses grands hommes.


ÉLEVÉE DANS LA CASSEROLE

On raconte qu’une grenouille jetée dans l’eau bouillante en bondit aussitôt, mais que, posée dans l’eau froide qu’on réchauffe lentement, elle se laisse cuire sans bouger.

Je suis née dans la casserole.

Je n’avais aucun moyen de savoir que l’eau montait : pour moi, c’était simplement la température du monde.


À 15 ans, en 2002, ma conscience politique s'est révélée.

Le soir du premier tour des présidentielles, l’extrême-droite avait éliminé la gauche.

Jean-Marie Le Pen affrontait Jacques Chirac au second tour.

Le pays s’est soulevé.

Des centaines de milliers de gens dans la rue, des roses brandies sous la pluie, un seul mot d’ordre : faire barrage.

On a fait barrage : derrière Chirac, l’homme du "bruit et de l’odeur", devenu en une nuit le rempart contre ce qu’il avait lui-même aidé à laisser passer.

C’est là que je me suis découverte antifasciste.

15 ans, le poing levé, certaine d’être du bon côté.

Ce que je n’ai pas vu, c’est que je prenais l’antifascisme pour un devoir de mémoire, une garde montée devant un musée.

Je croyais veiller sur un monstre empaillé.

Il était pourtant vivant, et il grandissait dans la pièce d’à côté.

On a rangé la stupeur, et la vie a repris.

J’ai appris ce jour-là qu’une digue qui cède fait beaucoup de bruit une semaine, puis plus rien.


À 20 ans, mon pays s’est doté d’un ministère de l’Identité nationale.

À 23, un président prononçait à Grenoble un discours sur la déchéance de nationalité qui aurait fait rougir les orateurs de l’année de ma naissance, sauf que plus personne ne rougissait.

À 24 ans, le monstre s’est mis du rouge à lèvres.

On a appelé ça la dédiabolisation.

Le parti rangeait ses insignes, lissait son vocabulaire, et chaque année les sondages mesuraient la même chose : de moins en moins de Français le trouvaient xénophobe (source Sciences Po).

À 30 ans, puis à 35, l’extrême-droite s’est retrouvée deux fois finaliste d’une présidentielle.

Deux fois.

Et le ciel n’est pas tombé.

C’est même cela, le plus vertigineux : à force de ne pas tomber, le ciel a fini par sembler à sa place, là où il était.


ET L'EAU S'EST MISE À BOUILLIR

Pour de bon, cette fois.


À 36 ans, en octobre 2023, tout s’est accéléré.

Le Rassemblement National, longtemps identifié comme antisémite, s’est mis à défiler dans une marche contre l’antisémitisme, sans le moindre heurt.

Une partie des électeurs juifs, sidérés, s’est laissé courtiser.

Le "tout sauf l’islamisme" est devenu le sésame qui ouvrait toutes les portes, et c’est l’extrême-droite qui tenait la clé.

À 37 ans, le RN est arrivé en tête d’élections nationales.

À 39 ans, il y a quelques mois, l’Assemblée Nationale s’est levée pour une minute de silence en hommage à un militant néonazi, à la demande d’Éric Ciotti, allié du RN, et presque tous les groupes se sont levés avec elle, de la droite à la gauche (source LCP).

On a appris ensuite, par une enquête, que le défunt laissait derrière lui des milliers de messages racistes, antisémites, nostalgiques du nazisme (source Mediapart).

La même Assemblée avait, peu de mois plus tôt, hésité à se lever pour un homme tué dans la mosquée où il priait.

Et tout autour, en continu, sur les chaînes d’information, dans les studios de radio, dans le défilement des écrans : le racisme comme musique d’ambiance.

Plus une transgression.

Un format.


DES RUINES NAISSENT LES BOURREAUX

On raconte mal l’Histoire.

On imagine les monstres nés monstres, surgis d’on ne sait quel mal originel.

C’est faux.

Les bourreaux naissent des ruines.


L’Allemagne de 1918 était un champ de ruines : vaincue, humiliée par Versailles, ruinée par l’inflation, rongée par le mythe du coup de poignard dans le dos.

15 ans plus tard, de ces décombres, sortait le pire régime du siècle.

La ruine n’excuse pas le bourreau : elle le fabrique.

Donnez à un peuple assez d’humiliation et assez de peur, et vous obtiendrez, presque à coup sûr, des hommes prêts à humilier à leur tour.


Il existe un État né, lui aussi, des ruines : conçu comme le refuge définitif d’un peuple qu’on avait raflé, parqué, déporté.

Et certains, de l’intérieur, ont vu le danger très tôt.

Le 4 décembre 1948, dans le New York Times, Albert Einstein, Hannah Arendt et d’autres signaient une lettre d’alarme.

Ils y décrivaient le parti de Menachem Begin, dans l’Israël tout juste né, comme apparenté, par son organisation, ses méthodes et sa philosophie, aux partis nazi et fascistes (source The New York Times).

Ils citaient en exemple le massacre de Deir Yassin, quelques mois plus tôt : environ 240 villageois, hommes, femmes et enfants, tués.

L’avertissement venait d’un réfugié de l’Allemagne nazie et de la philosophe qui avait pensé le totalitarisme.

Il visait un parti, pas un peuple.

Et ce parti est devenu le Likoud, celui de Benjamin Netanyahou, au pouvoir aujourd’hui. La prémonition ne visait pas dans le vide : elle visait, à 77 ans de distance, le gouvernement actuel.

Pourquoi ne l’a-t-on pas entendue ?

À cause d’une honte immense, et légitime.

Après l’extermination des juifs d’Europe, critiquer l’État juif paraissait obscène.

La honte était sincère, elle était juste.

Mais elle a gelé la question.

Et dans ce gel, la trajectoire a continué, sans plus personne pour l’interroger.


LA POIGNÉE DE MAIN

Aujourd’hui, l’interrogation n’est plus tenable.

Cet État, gouverné par une coalition d’extrême-droite, mène à Gaza une guerre que la Cour pénale internationale a jugée assez grave pour émettre un mandat d’arrêt contre son Premier ministre.


Et voici le vertige final.

Cet État né des ruines de la Shoah se rapproche désormais du Rassemblement National, l’ex-Front National, ce parti que je regardais grandir depuis ma naissance.

Son président, Jordan Bardella, en visite officielle à Jérusalem.

Marine Le Pen reçue, pour la première fois, par l’ambassadeur d’Israël (source AFP).

C’est public.

C’est diplomatique.

C’est documenté.

Les héritiers politiques de ceux qui tenaient les listes en 1942 serrent la main d’un gouvernement qui se réclame des victimes de ces mêmes listes.


3 images, alors.

1942, un vélodrome.

Gaza.

Les rues américaines.

Le même geste, 3 fois, à travers le siècle.

Parce que des ruines, toujours, naissent les bourreaux, tant que personne n’interrompt la chaîne.

Voilà le méchant que personne n’avait prévu.

Personne, sauf Einstein.

Sauf Arendt.

Et nous ne les avons pas écoutés.


ON NE SE RENDORT PAS

J’ai fini par éteindre l’écran.

Je voudrais pouvoir vous dire que j’ai inventé quelque chose.

Que ce monde à l’envers est une fiction, un cauchemar dont on se réveille.

Mais je n’ai rien inventé.

Pas une date, pas une image, pas même mon réveil.

Ce matin a eu lieu.

Ces rafles ont lieu.

Tout ce que je viens d’écrire, vous pouvez le vérifier ligne à ligne.


Le monde à l’envers, ce n’est pas une dystopie qu’un éditeur aurait refusée parce "qu’on n’y croira jamais".

C’est le journal de 20 heures.


On ne se rendort pas, une fois qu’on a vu l’eau bouillir.

C’est la mauvaise nouvelle.

Et voici la bonne : ce qu’on a rendu normal lentement peut être rendu anormal de nouveau, à condition d’être assez nombreux à ne plus détourner les yeux.


La question n’est pas de savoir comment nous nous sommes endormis.

La question, c’est ce que nous faisons le matin où nous nous réveillons.



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