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Chronique 125 - ArcelorMittal, ou le naufrage de la souveraineté française

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • il y a 1 jour
  • 5 min de lecture

L’acier, c’est l’exemple concret d’une souveraineté abandonnée.


L’Assemblée a voté la nationalisation d’ArcelorMittal.

Le pouvoir l’a déjà enterré.

L’acier, lui, s’en va.

Reste une question que personne, tout en haut, ne veut entendre : qui décide encore de ce qui appartient à la France ?


Lucie Fourcade

LE TRIOMPHE D’UN VOTE SANS LENDEMAIN

Le 11 juin 2026, les députés ont voté une deuxième fois pour nationaliser la partie française d’ArcelorMittal : 106 voix pour, 49 contre, 47 abstentions (source LCP).

La droite et le camp présidentiel ont voté contre.

Le texte n’est passé que parce que le Rassemblement national s’est abstenu.

Ses députés préféraient une simple prise de participation de l’État, et voyaient la nationalisation, au mieux, comme un "outil de dernier recours" (source LCP).


Sur le papier, c’est une victoire.

En vrai, c’est un symbole sans suite.

Le texte avait déjà été voté une première fois le 27 novembre 2025 (source Les Surligneurs), avant d’être rejeté par le Sénat le 25 février 2026 (source L’essentiel).

Du coup, la loi peut faire des allers-retours entre les deux chambres pendant des années, sans jamais aboutir.

Et le gouvernement a déjà tranché.

"Je ne veux pas nationaliser ArcelorMittal", a dit Emmanuel Macron sur TF1 (source ICI). Le vote existe.

Son application, non.


PENDANT QU’ON PARLE À PARIS, L’USINE SE VIDE.

En avril 2025, le groupe annonçait 608 suppressions de postes sur 7 sites du Nord (Dunkerque, Florange, Basse-Indre, Mardyck, Mouzon, Desvres et Montataire), où travaillent environ 7 100 personnes (source CNews).

Le plan a été validé fin 2025, avec l’accord de la CFDT et de la CFE-CGC.

La CGT, elle, a refusé de signer et se bat devant le tribunal de Montreuil pour le faire annuler (source L’essentiel).


La direction minimise : en comptant les postes déjà vides et les reclassements, il ne resterait que 224 emplois vraiment touchés (source L’essentiel).

Mais s’arrêter à ce chiffre, c’est rater le mouvement d’ensemble.

L’avocat de la CGT le résume d’un mot : un "démantèlement lent, systématique et méthodique" de la présence française du groupe (source L’essentiel).

Les faits lui donnent raison : fermeture de Reims et de Denain, arrêt d’un haut-fourneau à Fos, plus de 1 000 emplois supprimés en un an, services entiers déplacés vers l’Inde et la Pologne (source Assemblée nationale).

Rien d’accidentel là-dedans.

On retire les morceaux un par un, lentement, pour ne jamais déclencher la révolte.


ON PEUT FAIRE DU MÉTAL SANS MITTAL

L’acier n’est pas un produit comme un autre.

Il y en a dans les blindés, les rails, les réacteurs, les voitures.

Un pays qui ne sait plus fabriquer son acier dépend des autres pour ses armes, ses trains et son énergie.

C’est si évident que même un amendement du Rassemblement national lui donnait pour but la souveraineté "industrielle, énergétique et stratégique de la Nation, notamment pour la défense, le nucléaire, le ferroviaire et l’automobile" (source Assemblée nationale).

Quand l’extrême-droite et la gauche disent la même chose, c’est que le sujet dépasse les camps.


Mais un groupe mondial ne raisonne pas comme ça.

Le PDG l’a reconnu lui-même : les sites français tiennent parce qu’ils font partie d’une organisation européenne "optimisée", au service de clients du monde entier (source Franceinfo).

Autrement dit, Dunkerque et Fos ne sont pas un trésor national à protéger, mais des lignes dans un tableur rempli ailleurs.

C’est tout le sens de la banderole du 11 juin : "On peut faire du métal sans Mittal" (source Franceinfo).

La souveraineté d’un peuple ne se confie pas aux calculs d’un actionnaire.


ON PAIE L’ENTREPRISE QUI NOUS ABANDONNE

Voici le cœur du scandale, en une phrase : l’État paie l’entreprise qui le trahit.


Près de 850 millions d’euros d’aides publiques ont été versés rien que pour décarboner Dunkerque (source Assemblée nationale), et le groupe a annoncé jusqu’à 1,7 milliard d’investissements pour Dunkerque et Fos (source Nasdaq).

En même temps, ArcelorMittal a longtemps gelé ces investissements, et son montage fiscal lui permet de ne payer aucun impôt sur les bénéfices en France depuis des années (source Assemblée nationale).


Le calcul est simple.

La collectivité paie pour moderniser une usine qu’elle ne possède pas et dont elle ne décide pas l’avenir.

Pendant ce temps, les bénéfices remontent vers la maison-mère et les emplois disparaissent.

On partage les coûts entre tous, on garde les profits pour quelques-uns.

Et le four électrique tant promis ne couvrira qu’environ 30 % de la production du seul site de Dunkerque (source L’insoumission).

À ce stade, la "décarbonation" ressemble surtout à un argument pour toucher la prochaine subvention.


UN NAVIRE SANS CAPITAINE

Le pouvoir avance un argument qu’il faut écouter.

Pour la direction, "nous sommes face à une concurrence déloyale, et la nationalisation ne règle en rien ce problème" (source Franceinfo).

Le problème : l’acier chinois vendu à bas prix, le coût de l’énergie, les règles européennes.

Nationaliser, dans cette logique, reviendrait à refiler les pertes à l’État.

Mélenchon répond qu’il s’agit de "couper le lien entre la maison-mère Mittal et la sidérurgie française" pour rendre les sites à nouveau rentables (source France 3).

Et Aurélie Trouvé prévient : sans nationalisation, "la France ne produira plus d’acier dans quelques années" (source France 3).


Mais réduire l’affaire à ce match d’arguments, c’est rater l’essentiel.

Le vrai problème, c'est que personne ne tient la barre.

Il y a une addition.

Un groupe mondial qui optimise.

Un gouvernement qui subventionne, puis refuse de reprendre le gouvernail.

Un Sénat qui enterre.

Une extrême-droite qui s’abstient pour ne jamais choisir entre ses électeurs ouvriers et ses idées libérales.

Chacun rame pour soi, et le navire file toujours vers le même écueil : la France perd, morceau par morceau, le contrôle d’une ressource vitale.

Si nous ne voyons pas cet abandon, c’est justement parce qu’aucun capitaine ne l’a ordonné : le bateau dérive seul, lentement, vers les rochers.


REPRENDRE LA BARRE

Nationaliser, ce n’est pas regretter l’État d’avant.

C’est reconnaître qu’il y a des choses qu’on ne peut pas laisser dépendre d’un bilan comptable écrit à l’étranger.


Le vote du 11 juin va sûrement sombrer sans bruit dans les allers-retours entre les chambres.

Mais la question qu’il pose, elle, ne s’éteindra pas : qu’est-ce qui appartient encore à la France, et qui en décide ?

Tant que la réponse appartiendra à d’autres qu’au peuple, la souveraineté restera un mot dans les discours, jamais un pouvoir entre nos mains.



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