Chronique 116 - Alstom, l'ombre qui poursuit Macron
- Lucie Fourcade
- 10 juin
- 5 min de lecture
Derrière des soupçons de corruption et de trafic d'intérêts, piégés dans la lenteur administrative, un fleuron industriel cédé aux États-Unis et une souveraineté énergétique abandonnée.
Vous avez sans doute oublié l'affaire Alstom.
Pourtant, c'est celle qui pourrait le plus embarrasser Emmanuel Macron.
Reste à comprendre comment un scandale d'État s'étouffe sans que personne ne lève le petit doigt.

LE HOLD-UP INDUSTRIEL
Alstom, ce n'était pas n'importe quelle entreprise.
Sa branche énergie représentait à elle seule près de 70 % du chiffre d'affaires du groupe et environ 65 000 emplois, dont 9 000 en France (source Élucid).
Surtout, elle fabriquait les turbines Arabelle, celles qui équipent le parc nucléaire français.
Vendre cette activité, ce n'était pas céder une usine de plus : c'était confier une part de notre souveraineté énergétique à une puissance étrangère.
C'est pourtant ce qui s'est produit.
En 2014, la branche énergie passe sous pavillon américain, rachetée par General Electric pour environ 12 milliards d'euros.
L'aval de l'État est donné par Bercy, alors dirigé par Emmanuel Macron, ministre de l'Économie à partir d'août 2014.
La suite a donné raison aux inquiets : quelques années plus tard, la France a dû racheter en urgence l'activité des turbines nucléaires pour ne pas dépendre de Washington sur ses propres centrales.
On avait bradé un fleuron, il a fallu en racheter les morceaux.
L'OTAGE D'UNE GUERRE ÉCONOMIQUE
Pour comprendre pourquoi Alstom était à vendre, il faut traverser l'Atlantique.
Depuis 2009, le ministère de la Justice américain (le DOJ) enquêtait sur le groupe au nom du FCPA, une loi de 1977 qui permet aux États-Unis de poursuivre la corruption commise n'importe où dans le monde, dès qu'un lien avec le dollar ou le territoire américain existe.
Alstom avait effectivement versé des pots-de-vin à l'étranger : Indonésie, Arabie saoudite, Égypte, Taïwan (source Wikipédia).
Le 14 avril 2013, un cadre dirigeant d'Alstom, Frédéric Pierucci, est arrêté à son arrivée à l'aéroport de New York.
Il restera 25 mois sous la main de la justice américaine.
Fin 2014, Alstom plaide coupable et accepte une amende record de 772 millions de dollars.
Dans son livre Le Piège américain (écrit avec Matthieu Aron), Pierucci défend une thèse : son arrestation et la procédure auraient servi de levier de guerre économique pour pousser Alstom dans les bras de son concurrent américain.
Une commission d'enquête parlementaire a confirmé en 2017 que les poursuites américaines avaient bel et bien fragilisé Alstom, tout en estimant qu'aucun élément factuel ne démontrait que General Electric ait orchestré la manœuvre.
La thèse du piège reste donc une thèse, documentée, troublante, mais non tranchée.
Ce qui est certain, c'est le résultat : un géant français affaibli, puis vendu.
MACRON, DEALER D'INTÉRÊTS ?
C'est ici que l'affaire devient politique.
Sous l'autorité de Bercy dirigé par Emmanuel Macron, une série de fleurons stratégiques ont changé de mains : Alstom, mais aussi Alcatel, Technip, les chantiers de Saint-Nazaire et l'aéroport de Toulouse.
En janvier 2019, le député Olivier Marleix, rapporteur de la commission d'enquête parlementaire sur Alstom, saisit la justice.
Il évoque un "possible schéma corruptif" et pointe une concomitance troublante (source Le Lanceur).
Le cœur des soupçons tient en quelques faits.
La banque Rothschild & Co, où Emmanuel Macron a été associé-gérant entre 2010 et 2012, figurait parmi les conseils rémunérés de l'opération, pour des honoraires totaux estimés à une centaine de millions d'euros par l'ancien patron d'Alstom lui-même.
Et certains cadres de cette même banque se retrouvent ensuite parmi les financeurs de la campagne présidentielle de Macron en 2017.
La question qu'Anticor pose à la justice est simple : y a-t-il eu des "renvois d'ascenseur" ?
À ce stade, ce ne sont que des soupçons.
Emmanuel Macron bénéficie de la présomption d'innocence, et c'est son rôle, pas sa culpabilité, qui est au centre de l'enquête.
Mais la question, elle, est parfaitement légitime, et toujours sans réponse.
MARLEIX, L'HOMME QUI S'EST BATTU JUSQU'AU BOUT
Olivier Marleix n'était pas un militant d'extrême-gauche ni un ennemi déclaré du pouvoir : c'était un député Les Républicains, qui a présidé le groupe LR à l'Assemblée nationale.
C'est lui, plus que tout autre, qui a porté le dossier Alstom dans l'arène politique et refusé de le laisser s'éteindre.
Il est mort le 7 juillet 2025 à son domicile d'Anet.
Le parquet de Chartres a clos son enquête le 30 juillet en concluant à un suicide par pendaison, évoquant une période dépressive aux causes multiples (source France 3).
Il faut le dire avec sobriété et sans rien y ajouter : c'est un suicide.
Mais il faut dire aussi ce qui est vrai sur le plan politique : avec sa disparition, le dossier Alstom a perdu la voix qui le portait le plus loin à l'Assemblée.
Le contrôle parlementaire, déjà ténu, s'est tu.
QUAND LA JUSTICE TRAÎNE LES PIEDS
Reprenons les fils, car on les confond souvent.
Il y a d'abord le volet de la corruption à l'étranger : il s'est refermé sur une ordonnance de non-lieu partiel le 25 octobre 2024, dont Anticor a aussitôt fait appel, le 4 novembre (source Le Monde).
Il y a ensuite le volet le plus sensible, celui de la cession et du rôle de Macron : l'information judiciaire, ouverte fin 2022, est toujours ouverte.
Et le 20 février 2026, l'association Anticor s'y est constituée partie civile (source Anticor). Un signal fort, car cela relance et muscle l'instruction.
Reste une question que tout lecteur se pose : si c'est si gros, pourquoi rien ne bouge depuis 10 ans ?
Une partie de la réponse tient à un détail qui n'en est pas un.
Anticor, principale association à traquer la corruption au sommet de l'État, ne peut se constituer partie civile que si elle détient un agrément délivré... par l'État.
Or, entre juin 2023 et septembre 2024, elle l'a perdu : annulé par la justice administrative, l'agrément a laissé une vingtaine d'instructions fragilisées (source Conseil d'État).
Pendant 15 mois, le chien de garde a été privé de ses crocs.
Il a fallu qu'un juge somme le Premier ministre, qui gardait le silence, de statuer enfin.
L'agrément n'a été rendu que le 5 septembre 2024, et c'est lui qui rend possible, aujourd'hui, la partie civile dans l'affaire Alstom.
Retenons le mécanisme, car il dépasse de loin cette affaire : une association qui traque la corruption d'État doit obtenir l'autorisation de l'État pour l'attaquer en justice.
Cette autorisation peut être annulée, retardée, suspendue.
Et chaque parenthèse profite, mécaniquement, à ceux qui sont visés.
On n'a pas besoin d'imaginer une main invisible : l'architecture elle-même désarme le contre-pouvoir.
UNE AFFAIRE QU'ON REFUSE DE CLASSER
Voilà ce que raconte l'affaire Alstom, mise bout à bout : un fleuron industriel cédé à une puissance étrangère, une part de souveraineté énergétique abandonnée, des soupçons jamais levés au sommet de l'État, un parlementaire qui voulait savoir et qui n'est plus là, et un contre-pouvoir qu'on a laissé s'asphyxier au pire moment.
Aucune de ces pièces ne suffit, seule, à faire un scandale.
Ensemble, elles dessinent un système : celui d'un pouvoir qui se sait à l'abri, parce qu'il a appris que la lenteur, l'opacité et la fragilité des contre-pouvoirs finissent toujours par jouer pour lui.
C'est précisément pour ça qu'il faut continuer à en parler.
Une affaire qu'on oublie est une affaire classée.
Une affaire qu'on documente, qu'on transmet, qu'on refuse de lâcher reste vivante, et tant qu'elle est vivante, la justice peut encore faire son travail.
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