Chronique 214 - La bourgeoisie rejoue 1789, et choisit l'échec.
Remplacez les aristocrates par les ultra-riches, gardez leurs privilèges, et vous retombez sur 1789. À un détail près : cette fois, la bourgeoisie joue une main perdante.
Il a suffi d'une discussion pour que tout s'éclaire.
Mon interlocuteur réclamait la rupture.
J'ai pris sa logique au sérieux, je l'ai déroulée jusqu'au bout.
Elle m'a menée deux siècles en arrière, à 1789, et au geste que la bourgeoisie est en train de refaire.
Sauf que l'échiquier a changé.
Ce qui était un pari gagnant pour elle à l'époque nous entraînera tous par le fond en 2027.

LES PRIVILÉGIÉS N'ONT PLUS DE PARTICULE
En 1789, le privilège avait un nom.
La noblesse et le clergé, dispensés de l'impôt qui écrasait tout le monde.
Deux siècles plus tard, le privilège a changé d'habit.
Il a gardé la fonction.
Les aristocrates s'appelaient Montmorency ou Rohan.
Les nouveaux ne portent plus de particule.
Ils s'appellent LVMH, Kering, L'Oréal.
Et comme leurs ancêtres, ils échappent à la règle commune.
Les chiffres sont froids.
En France, l'impôt monte avec le revenu, jusqu'à un certain point.
Chez les 0,1 % les plus riches, le taux effectif atteint 46 %.
Puis il redescend.
Pour les 0,0002 % les plus fortunés, les milliardaires, il tombe à 26 % (source franceinfo).
Traduction : tout en haut, plus vous êtes riche, moins vous payez, en proportion.
Le privilège de l'Ancien Régime a même été réarmé en 2018, quand l'impôt sur la fortune a été supprimé.
Le mécanisme n'a rien de sorcier.
Cette fortune ne dort pas sur un compte en banque.
Elle vit dans des sociétés, des holdings, des dividendes qu'on ne distribue pas.
Ce qui n'est pas versé n'est pas imposé.
Le privilège fiscal, en 2026, ne se transmet plus par le sang.
Il se monte en cabinet d'avocats.
Pendant que le sommet s'exonère, la base se fracture.
Les prix montent.
Le service public ferme.
L'impôt étrangle, et toujours les mêmes.
La même indécence qu'en 1789, sans les carrosses.
La grogne, elle, n'a pas changé de visage.
MAIN PERDANTE
Revenons au film de 1789, celui que je racontais dans la chronique 92.
La bourgeoisie ne meurt pas de faim.
Elle veut le pouvoir.
Elle ne peut pas le prendre seule, alors elle emprunte la colère du peuple, met son programme dans les mots de tous, et prend la tête du mouvement.
Elle gagne.
Elle gagne parce que le pouvoir qu'elle vise est capturable.
Il tient à une naissance, à un titre, à une place à la cour.
Ça, une bourgeoisie riche et instruite peut le prendre.
Aujourd'hui, elle refait exactement le même geste.
Elle réclame la rupture.
Elle veut renverser la table.
Elle croit rejouer le bon coup.
Sauf que le plateau de jeu n'est plus le même.
Les règles non plus.
On ne prend plus le pouvoir.
On l'accumule.
Le pouvoir, en 2026, ne tient plus à un titre.
Il tient au capital.
Et le capital, ça ne se capture pas en prenant la Bastille.
La bourgeoisie joue une main qu'elle ne peut pas gagner.
Elle se croit en 1789.
Elle est en 2026.
Ce n'est pas le même jeu, et elle ne l'a pas remarqué.
CETTE PEUR QUI VOTE
Pourquoi s'accrocher à une main perdante ?
Deux raisons, et aucune n'est rationnelle.
La première, c'est la peur.
La bourgeoisie ne redoute pas les ultra-riches.
Elle redoute le peuple.
L'idée d'un nivellement, d'une égalité qui la ramènerait au niveau de ceux qu'elle regarde d'en haut, la terrifie plus que le privilège du sommet ne la révolte.
Elle a quelque chose à perdre, elle le sait, et elle est persuadée que ce quelque chose, c'est le peuple qui le lui prendra.
Jamais les milliardaires.
La seconde, c'est le rêve.
Au fond, elle espère encore monter.
Rejoindre le sommet.
Or l'ascenseur est en panne.
Pour un enfant parti tout en bas, atteindre seulement le revenu moyen demande aujourd'hui 6 générations, près de 180 ans (source OCDE).
Et la bourgeoisie ne vise pas le revenu moyen.
Elle vise la stratosphère des milliardaires.
Ce saut-là ne se compte pas en générations.
Il ne se fait pas, même en plusieurs vies.
Alors elle vote pour protéger l'échelle.
Pas celle qu'elle gravit.
Celle qu'elle rêve de gravir.
Elle donne sa voix à une droite sans programme cohérent.
Et pire, à une extrême droite qui ne résout aucune détresse, ni celle du peuple, ni la sienne.
L'extrême droite sert les plus hauts capitaux.
Elle promet l'ordre, autrement dit que chacun reste à sa place, et cet ordre-là ne protège qu'un seul étage : le sommet, intouchable.
La bourgeoisie choisit le camp qui garde la hiérarchie intacte.
Elle croit défendre sa place.
Elle scelle son plafond.
LE RÉGIME PAR L'ABSENCE
On m'a dit : "L'absence de régime actuelle, c'est le jeu de la bourgeoisie".
Je corrige l'ordre des mots.
Il n'y a pas d'absence de régime.
Il y a un régime par l'absence.
Regardez l'état des lieux.
Quatre chefs de gouvernement en un peu plus d'un an.
Une Assemblée coupée en trois blocs qui ne s'entendent sur rien.
Un budget 2026 arraché de force, après des mois de blocage, faute de majorité (source Le Devoir).
Cette absence de majorité n'est pas un vide.
C'est un système.
Quand rien ne passe, rien n'est prélevé, rien n'est redistribué.
La répartition existante, celle qui gave le sommet, se conserve toute seule.
La preuve : la seule tentative sérieuse d'atteindre les plus grandes fortunes, la taxe Zucman, est passée devant les députés à l'automne 2025.
Rejetée (source Wikipédia).
La seule force qui pourrait toucher la néo-aristocratie, une majorité décidée à le faire, n'existe pas.
Et rien n'est fait pour qu'elle existe.
Voilà la première absence.
Il en faut une seconde pour que le paquebot se brise.
L'ICEBERG
La colère ne manque pas.
La rupture est réclamée de partout.
Le peuple dans la rue, la bourgeoisie dans les urnes : tout le monde veut renverser la table.
Tout le monde, sauf un seul étage : celui des milliardaires, que la disposition arrange très bien.
La révolution est donc déjà en marche.
Le navire a quitté le port.
Et il fonce droit sur l'iceberg.
L'iceberg, c'est la désunion, grimée en lutte des classes.
Tant que le peuple et la bourgeoisie refusent d'avancer ensemble, aucune de leurs colères n'a la force de changer le système.
Et le navire se brise sur ce refus.
Quand il se brise, tout le monde ne coule pas de la même façon.
C'est le peuple qui paie, et il paie dans sa chair.
On l'a déjà vu, sans même une révolution aboutie : les Gilets jaunes, près de 2 500 blessés, 24 éborgnés, 5 mains arrachées, selon le décompte du journaliste David Dufresne (source Amnesty International).
Voilà le prix du sang.
Le peuple le règle.
Pas la bourgeoisie.
Et surtout pas les milliardaires.
Parce que sur le Titanic, souvenez-vous, les canots ont d'abord sauvé la première classe.
IL N'Y A QU'UNE RÉVOLUTION POSSIBLE
La leçon de 1789 n'a été apprise par personne.
Pas par le peuple, qui se soulèvera encore sans organisation à lui, et se fera reprendre sa révolution une fois de plus.
Pas par la bourgeoisie, qui croit rejouer un coup gagnant devenu suicidaire, et qui, en défendant un sommet qu'elle ne rejoindra jamais contre un peuple avec qui elle pourrait tout changer, se condamne avec nous.
Il faut une révolution.
Une seule tient debout.
Une révolution qui repose sur l'union, où aucune faction n'hérite seule de l'État.
Une révolution qui change le système du privilège, au lieu de changer ses seuls titulaires.
Sinon, c'est 1789 en boucle.
Nouveaux maîtres, même échelle.
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