Chroniques - Jour 2
- Lucie Fourcade
- il y a 16 heures
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 13 heures
Résister, est-ce (re)devenu une nécessité ?
Des ombres jusque là tapies cherchent la lumière, et l'indifférence prédomine. Suis-je la seule à les voir ?
Tandis que mes doutes et ma solitude se chamaillent, mon intuition persévère.

LA NAISSANCE DE L'INQUIÉTUDE
Inquiète, je l'ai sans doute toujours été. N'est-ce pas une des caractéristiques des indignés ?
Un événement m'a néanmoins sidérée. Ou peut-être est-ce la réaction passive des gens face à ce "fait divers" qui m'a sidérée.
Le 10 mai 2025, un groupe qualifié d'ultra-droite (langue de bois du politiquement correct moderne) a défilé dans Paris sous bonne garde policière. Rien de bien surprenant, tant nous sommes habitués aux "Manif pour tous" et autres cavalcades de l'intolérance.
Pourtant, la balance de l'atmosphère générale de notre pays a franchi ce jour-là son seuil d'équilibre selon moi.
Jusque là, le racisme et la haine de la différence n'étaient pas (plus) publiquement tolérés. On savait que ça existait. On le devinait autant dans la rue que dans les lignes des médias (noyés dans le flot et indécemment relativisés).
Ça ne s'affichait pas. Ça ne se revendiquait pas ouvertement. Ça se chuchotait entre convaincus.
Puis ce jour, comme sortis de nulle part, des signes qui ne trompent plus.
Drapeaux, tambours inspirés des Jeunesses Hitlériennes, tatouages... Le tout arboré avec une fierté qui avait cessé de se cacher.
Pas de débordements pour ces visages masqués, qui avançaient le torse bombé alignés entre les rangs policiers.
Le calme avant une tempête que chacun refusait de sentir.
Les passants, spectateurs involontaires, voyaient là l'invisible, complètement pantois. Quelques injures s'élevèrent çà et là, mais tous étaient choqués.
Moi, derrière mon écran, je sentais mon estomac se serrer de malaise. Ce qui était pour moi flagrant apparaissait comme un détail dans le flux d'une actualité embourbée.
J'en ai parlé ; d'abord à mes proches, puis autour de moi. L'information n'a pas eu l'effet que j'escomptais naïvement.
Loin de l'indignation, mes interlocuteurs n'ont montré qu'une courte gêne d'une microseconde. Là, j'ai été sidérée.
POINT DE BASCULE
Ce 10 mai 2025, le faire-avec a muté en inquiétude. Un brouhaha sourd, presque inaudible, qu'on garde dans le fond de l'oreille et qui finit sur la durée par obséder.
À partir de ce jour, j'ai commencé à être plus observatrice, plus minutieuse dans ma lecture des médias et de mon environnement. Inconsciemment, d'abord.
En constatant toujours plus de racisme et d'intolérance, je me suis demandée si j'avais été aveugle jusque là ou si j'étais le témoin partial d'une nouvelle prolifération.
Était-ce une illusion de fréquence, ce biais cognitif me donnant l'impression du nombre ?
Ou bien était-ce le résultat des algorithmes qui dirigent l'Information à moi ?
Le doute est alors venu titiller ma raison.
J'aime douter.
Douter, c'est oser remettre en questions les affirmations de la vie. C'est s'approprier la connaissance. C'est choisir de n'être l'esclave d'aucun médiateur, tout bien intentionné se veut-il.
Douter, c'est dur. C'est consacré de son énergie à ce que d'aucuns jugent inutile. C'est se consacrer à une vérité brute.
J'aime douter de tout, mais douter de moi m'ébranle.
Ai-je les bonnes informations ? Pourquoi ce ressenti ?
J'ai dû revenir aux bases : prendre du recul - chercher les faits - croiser les sources.
Une fois ce recalibrage effectué, j'ai pu avancer dans ma réflexion.
L'illusion de fréquence et l'intervention technico-divine des algorithmes écartées, mon intuition initiale s'est vérifiée dans les faits.
Les crimes et délits à caractère raciste ont augmenté de 11% entre 2023 et 2024 (chiffres officiels publiés).
En quarante ans, des dizaines d’homicides, des milliers d’agressions et des dizaines de milliers de menaces et d’insultes ayant fait l’objet d’une plainte sont imputables à l'extrême-droite et ses groupuscules satellites.
J'avais déjà eu ces chiffres devant les yeux, dispersés dans divers articles, mais mon cerveau ne les a corrélé qu'à partir de ce point de bascule.
Ce défilé ostentatoire du C9M, collectif néonazi créé en 1994 en hommage à un militant mort défenestré en tentant d'échapper à la police, a été ma goutte d'eau.
Néonazi, je le souligne, car il temps d'appeler Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom par son patronyme affiché.
LA NOUVELLE RÉSISTANCE
J'ai été déçue par le manque de réaction de mes proches.
En plus de m'avoir conduit à douter, cette atonie m'a imposé un grand sentiment de solitude.
Je me suis sentie seule face à une vague titanesque que moi-seule voyait, en bonne illuminée du village qui fait sourire plus que réfléchir.
Ça n'a heureusement pas duré.
Comme un papillon attiré par un néon, j'ai trouvé mes congénères d'infortune. Un bourdonnement grondait. Il suffisait de prêter l'oreille.
Dans le phare de la résistance, bien des profils divers et variés. Des voix qui s'accordent ; des voix qui dissonent. Des débats, de l'agitation... Un bouillon brouillon qui s'émulsionne selon une recette évolutive.
C'est fatigant. C'est enivrant. L'espoir - mon espoir - renaît.
Tous les jours, je m'agace, brûlante d'un feu que je m'ignorais. Comment faire surgir l'efficacité du chaos ?
J'ai envie d'agir, mais je ne sais pas quoi faire. Petite goutte d'eau dans un océan où mon indignation est insignifiante.
Je discute, j'échange, je partage. J'écoute, je contredis ou j'appuie. Mais quel intérêt peut émerger de ces volontés désordonnées ?
Quand on ne sait pas quel film choisir, il faut se rabattre sur un classique.
Les grandes résistantes françaises m'ont donné un nom. Je dois remonter le fil de leur histoire.
Le roman historique très résumé que nous gardons collectivement de la résistance française durant la seconde guerre mondiale est fortement galvaudé.
Aucun mouvement populaire massif soulevé par une volonté chantante de libérer le pays lors de la défaite de 1940.
Non. La résistance est née d'étincelles. Des idées éparses suivies de petites actions d'apparence inoffensive.
Oui. C'est le minuscule qui a enfanté la grandeur.
Dans ses balbutiements, la résistance s'est nourrie d'idées, de tentatives, d'échecs et de réussites pourtant si petites, d'hésitations et d'unions.
Des particules libres et solitaires qui finissent par se heurter.



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